Afrique du Sud : passage de pouvoir sur fond de crise

1- L’Afrique du Sud élit son nouveau président après la démission de Mbeki
Le 2e président noir d’Afrique du Sud Thabo Mbeki, contraint à la démission, cédait la place jeudi au modéré Kgalema Motlanthe, qui aura la difficile tâche d’apaiser les dissensions au sein du parti au pouvoir avant les élections générales de 2009.

Une minute après minuit, le mandat de Thabo Mbeki, au pouvoir depuis 1999, a pris fin. L’Assemblée nationale, où le Congrès national africain (ANC) dispose de plus de 2/3 des sièges, doit élire son successeur à 11H (9H GMT).
Kgalema Motlanthe, le n° 2 de l’ANC désigné lundi par le groupe parlementaire du parti, doit prêter serment à 14H30 à la résidence présidentielle du Cap, la capitale parlementaire du sud-ouest, Tuynhuis.
Il formera très rapidement son gouvernement, où le populaire ministre des Finances Trevor Manuel, artisan de la croissance soutenue en Afrique du Sud, devrait siéger.

L’ANC a retiré samedi sa confiance au président Mbeki, victime de luttes intestines et soupçonné d’avoir instrumentalisé la justice pour écarter son rival, le populaire Jacob Zuma.
Depuis, l’Afrique du Sud est plongée dans une crise sans précédent depuis la chute de l’apartheid en 1994.

Très vite, les événements se sont précipités : dès le lendemain, Thabo Mbeki annonçait sa démission. Lundi, l’ANC désignait son successeur, choisissant en Motlanthe une personnalité unanimement respectée, qui incarne la volonté d’assurer une transition en douceur.
Mardi, la présidence annonçait qu’1/3 du gouvernement avait remis sa démission, dont le charismatique Trevor Manuel. Immédiatement les marchés chutaient, jusqu’à ce que le ministre assure rester “disponible” pour servir dans le futur gouvernement.

Dans ce contexte volatil, l’ANC a multiplié les propos rassurants, soulignant que seuls 6 des ministres démissionnaires n’avaient pas l’intention de rester en poste.
“Il n’y a aucun problème, la situation est sous contrôle, il n’y a aucune raison de paniquer”, lançait encore mercredi Jacob Zuma, qui a ravi en décembre la tête de l’ANC à Thabo Mbeki au cours d’un congrès houleux qui a révélé l’ampleur des divisions au sein du parti.

Dans ce cadre, Kgalema Motlanthe, 59 ans, reconnu pour ses qualités de conciliateur, aura pour mission principale d’apaiser un parti à couteaux tirés dans la perspective du scrutin de l’an prochain.
Pour l’instant, il est prévu que Jacob Zuma soit le candidat du parti en 2009 et accède à ce titre à la magistrature suprême, malgré les controverses qui l’entourent.
Jugé pour viol puis acquitté, il a été à deux reprises inculpé dans un autre dossier pour corruption avant que les poursuites ne soient abandonnées, la première fois faute de preuve, la seconde pour vice de forme.

Kgalema Motlanthe pourrait également mettre à profit les six à huit mois jusqu’aux élections pour lancer les prémices d’une réorientation sociale de la politique gouvernementale.


2- Pauvreté et violence
L’Afrique du Sud, où 43% de la population vit toujours avec moins de 2 dollars par jour en dépit de la croissance, connaît des tensions sociales de plus en plus perceptibles.
L’immense pauvreté des masses coexiste avec l’opulence d’une nouvelle classe dirigeante, qui s’arroge les bénéfices d’une politique de discrimination positive visant en principe à corriger les inégalités héritées de l’apartheid.

Pourtant dans sa lettre d’adieux à ses ministres, Thabo Mbeki leur assure qu’ils peuvent “garder la tête haute”.”Je suis convaincu, qu’un jour, l’Histoire jugera que, lorsque nous en avons eu la possibilité, nous avons répondu aux attentes de notre peuple”.
Son déni des nombreux fléaux qui ravagent le pays, sida et criminalité notamment, explique en partie la désaffection croissante de la population et de l’ANC pour ce président austère et détaché.
Elu président en 1999, Mbeki avait pris la difficile relève du héros planétaire Nelson Mandela deux ans après avoir pris la tête de l’ultra-majoritaire Congrès national africain (ANC).
L’ANC est aujourd’hui déchiré par des luttes intestines auxquelles une gestion autoritaire a largement contribué. “Ce leader paranoïaque et sans pitié” a fait le vide autour de lui et “entraîné sa propre chute”, estimait le quotidien The Star après que le parti eut démis samedi le chef de l’Etat.

Pourtant, Mbeki avait su gagner le respect des investisseurs internationaux en menant l’économie sud-africaine à une croissance soutenue. Il a aussi contribué à rendre aux Africains fierté et responsabilité dans la gestion des crises continentales, participant lui-même aux accords de paix au Burundi ou en Côte d’Ivoire et, tout récemment, arrachant un accord de partage de pouvoir au vieux président zimbabwéen Robert Mugabe. Mais il n’a pas su gérer un mécontentement croissant vis-à-vis de sa politique sociale.

Alors que l’Afrique du Sud sera le premier pays du continent à accueillir en 2010 la Coupe du monde de football, en juillet, l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) dénonçait l’échec de l’Afrique du Sud démocratique à corriger les inégalités héritées de l’apartheid. “La population noire continue de souffrir de manière disproportionnée du chômage, de la pauvreté et d’un accès inégal à l’éducation”, constatait l’OCDE.

Depuis l’instauration de la démocratie en 1994, l’Afrique du Sud a connu une croissance sans précédent, dépassant 5% en 2004. Mais le chômage, qui ne touche que 4% des Blancs, s’élève à 23%.
Les frustrations montent et régulièrement, les habitants des townships manifestent leur colère.
La xénophobie fleurit. En mai, elle a explosé dans les quartiers pauvres de la capitale économique, Johannesburg. Plus de 60 personnes ont été tuées dans une vague de violences contre les étrangers, accusés de prendre les emplois et d’attiser la criminalité. Mbeki a mis plus d’une semaine à réagir et récusé les arguments de ceux qui l’invitaient à s’attaquer aux racines du problème.

Incapable d’accepter la critique “qu’il prend comme une insulte personnelle” selon l’ancien député de l’ANC Andrew Feinstein, l’ex-président rejetait la réalité d’une criminalité qualifiée d'”inacceptable” par ses pairs d’Afrique. Le pays détient le 2e plus haut taux de meurtres au monde, avec 50 personnes tuées chaque jour. Les viols et vols avec violence sont particulièrement nombreux. Mais les membres de l’Union africaine (UA) qui dressaient ce constat en 2007 sont, pour lui, victimes d'”une perception populiste”.

De même s’est-il enfermé dans le déni face à la pandémie de sida, faisant prendre des années de retard à la distribution de médicaments antirétroviraux (ARV) à l’écrasante majorité de la population qui dépend du système public. Ceux qui prônent la prévention, “convaincus que nous (les Africains) sommes des dissolus porteurs de microbes (…), proclament que notre continent est condamné à la mort à cause de notre irrépressible dévotion à la chair”, assénait-il en 2001.
Son gouvernement a fini par lancer en 2007 un programme cohérent d’ARV. Mais plus de 5 millions de Sud-Africains sont contaminés. Ils étaient 850.000 en 1995.

Même la croissance est aujourd’hui menacée. En janvier éclatait une crise énergétique qui aurait pu être prévenue : un rationnement de l’électricité a obligé les mines d’or, principale source de revenus du pays, à fermer temporairement. Depuis dix ans, l’opérateur public d’électricité Eskom réclamait d’investir dans de nouvelles infrastructures.

Le premier président noir et héros de la réconciliation en Afrique du Sud, Nelson Mandela, a saisi en juillet l’occasion de son 90e anniversaire pour adresser un message fort, dénonçant les inégalités et la pauvreté qui tenaillent son pays.
Le vieux combattant anti-apartheid, Prix Nobel de la Paix (1993) et chef d’Etat (1994-99) a fait preuve d’une capacité d’indignation intacte. “Il y a beaucoup de riches en Afrique du Sud et ils pourraient partager leurs richesses avec ceux qui n’ont pas eu la chance de sortir de la pauvreté”.


3- En lien avec le gouvernement, l’ONU poursuit son aide aux victimes de violences xénophobes
Selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), il reste environ 8.000 personnes dans les camps de Johannesburg et du Cap, sur les 40.000 déplacés lors des attaques du mois de mai, qui avaient fait au moins 60 morts.
Le HCR distribue des couvertures, matelas et a proposé un projet qui permettrait de répondre aux besoins urgents des migrants les plus vulnérables.

Le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) apporte son appui dans les domaines de la nutrition, de l’éducation et de la protection des enfants. Il fournit également du matériel de loisir pour les écoliers.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a fourni des trousses d’hygiène.

Le gouvernement a fait l’objet de vives critiques pour sa mauvaise gestion de la crise :
– pour la lenteur de sa réaction face aux violences, qui ont terni l’image de “la nation arc-en-ciel” chère à Nelson Mandela et effrayé les investisseurs dans la première économie du continent.
– les agences humanitaires et le personnel de l’Onu en Afrique du Sud ont dénoncé une situation humanitaire déplorable dans les abris de fortune où se sont réfugiés des milliers de Zimbabwéens et de Mozambicains, entre autres nationalités. La majeure partie de l’aide attribuée à ces réfugiés provient d’associations humanitaires ou religieuses et de dons privés, et non du gouvernement sud-africain.
– le gouvernement ne s’attaque pas aux causes de la pauvreté, qui constitue un terreau pour ces violences dirigées contre des immigrés accusés de “voler” le travail et d’accentuer la criminalité.
– Le gouvernement a admis qu’il était au fait de la menace xénophobe. Le HCR a accusé implicitement le gouvernement de ne pas avoir pris la question de la xénophobie au sérieux.

La police a annoncé un bilan de 62 morts et 670 blessés.
Les violences dans les bidonvilles de Johannesburg, du Cap et d’autres régions sud-africaines ont entraîné le déplacement d’environ 100.000 personnes.
Ces attaques ont touché de nouveaux arrivants aussi bien que des immigrés installés de longue date en Afrique du Sud. Des dizaines de milliers d’entre eux ont dû se réfugier dans des abris.

Le 4 juin, l’Autorité nationale des poursuites annonçait qu’environ 142 dossiers liés aux violences xénophobes ont été déposés dans les cours sud-africaines, dont 102 dans la province du Gauteng, où les attaques ont commencé avant de se propager.
Dans les quartiers pauvres, les Sud-Africains reprochent aux immigrés de leur voler leur travail et de se livrer à des actes criminels.

La police a fait son travail, arrêtant de nombreuses personnes, et le président Mbeki avait donné son feu vert pour l’intervention éventuelle de l’armée.
Fin mai, après les violences qui ont duré 3 semaines, le président sud-africain avait le projet, selon la BBC, de créer 7 camps de réfugiés pour les dizaines de milliers d’étrangers ayant dû fuir leurs foyers.
A la mi-août, le gouvernement de la province de Gauteng en Afrique du Sud a suspendu la fermeture de 6 camps temporaires, suite à une décision rendue par la Cour constitutionnelle du pays. Ces camps, qui abritent principalement des gens originaires du Zimbabwe, mais aussi de la République démocratique du Congo (RDC), de la Somalie, du Mozambique, du Burundi et du Rwanda, devaient fermer.

Le HCR à Pretoria soutient tous les demandeurs d’asile et sans papiers du Zimbabwe qui souhaitent réintégrer les communautés locales à travers le programme d’une organisation partenaire, le Service jésuite pour les réfugiés (JRS). Il est notamment prévu d’allouer une somme d’argent à chacun pour les aider à tenir pour une période de deux mois, les plus vulnérables pouvant solliciter à nouveau une aide du HCR.

Au moins 50.000 Mozambicains et Zimbabwéens ont dû quitter l’Afrique du Sud en raison des violences. Les Zimbabwéens, dont le pays est dans une situation économique désastreuse, représentent près de 60% des 5 millions d’immigrés qui vivent en Afrique du Sud. L’Afrique du Sud compte au total 50 millions d’habitants.
Certains ont décidé de s’établir dans les autres pays de la région.
D’autres étrangers, moins nombreux, ont regagné la Zambie ou le Malawi.

A Abuja, le gouvernement nigérian a annoncé son intention de réclamer à l’Afrique du Sud des indemnisations pour ses ressortissants blessés ou lésés durant les violences.
Le ministre des Affaires étrangères a déclaré qu’aucun Nigérian n’avait été tué lors des émeutes, mais qu’un grand nombre d’entre eux avaient été dépossédés de leurs biens et de leurs commerces.
Au Malawi, une demande similaire a été formulée par le Comité consultatif des droits de l’Homme, qui a adressé une pétition en ce sens au gouvernement.
Au Ghana, les autorités ont indiqué que 5 de leurs ressortissants avaient été tués et qu’un grand nombre avait été déplacés. Aucune demande d’indemnisation n’a cependant été formulée.

Source : AFP, AP, Reuters, ONU

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