Égypte : le retour à la normale n’est pas acquis.

1- Des clefs pour comprendre
Voilà 10 jours que le président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis 30 ans, a été chassé du pouvoir par la rue et la pression internationale. Ce fut une vague de contestation sans précédent contre son régime.
Inspirées par la révolution tunisienne, qui a eu raison du président Ben Ali le 14 janvier, des centaines de milliers de personnes ont manifesté durant 18 jours.
Après une répression entraînant 365 morts, 5500 autres blessées et des centaines d’arrestations, et malgré quelques concessions, le « raïs » a finalement démissionné, le 11 février.

L’armée, qui a été chargée d’assurer la transition, a promis de remettre le pouvoir aux civils.
Le départ de Moubarak était la principale exigence des manifestants. Le président, 82 ans, était accusé de tous les maux dans ce pays de 80 millions d’habitants -pauvreté, chômage, privation de libertés et régime policier.
En Égypte, plus de 40% de la population vit en dessous d’un seuil de pauvreté de deux dollars par jour et par personne.

Les manifestants, qui réclament aussi la démocratie, la libération des prisonniers politiques et la levée de l’état d’urgence, en vigueur depuis 30 ans, surveillent désormais l’armée.
Le Conseil suprême des forces armées dirigé par le maréchal Mohamed Hussein Tantaoui, ministre de la Défense, a suspendu la Constitution, très contestée, et le parlement, élu en novembre dans des conditions litigieuses, promettant de rendre le pouvoir aux civils après des élections libres dans les six mois.

Les militaires, qui reçoivent 1,3 milliards de dollars d’aide américaine chaque année, ont joué un rôle clé lors de la mobilisation anti-Moubarak en restant en retrait, suscitant le respect des Egyptiens.
L’armée égyptienne – la 10e du monde avec plus de 468.000 hommes – est au cœur du pouvoir depuis le renversement de la monarchie par des officiers en 1952.
La plupart des militaires sont toutefois de pauvres appelés qu’on imagine mal obéir à un ordre de tirer sur la foule.

Les Egyptiens se font en général une haute idée de l’armée, moins associée à la répression courante que la police et les services de sécurité qui, selon des câbles diplomatiques américains diffusés par WikiLeaks, se sont transformés en une force considérable de 1,4 million d’hommes depuis la révolte islamiste avortée des années 1990.


2- L’Egypte reprend le travail
Nombre de travailleurs sont engagés dans des conflits sociaux à travers le pays.
Les Egyptiens surfent sur leur nouvelle liberté pour réclamer des hausses de salaires et de meilleures conditions de travail.
Les grèves affectent quasiment tous les secteurs : la fonction publique, le secteur bancaire, la grande usine textile de Mhalla el Koubra, l’aéroport du Caire, le secteur métallurgique, mais aussi des professions aussi variées que la police et les guides touristiques.

Le Conseil suprême des forces armées a fermement invité la population à retourner au travail dimanche, premier jour ouvré de la semaine en Egypte, et il a interdit momentanément toute activité syndicale. Il craint que les grèves ne paralysent le pays.
Il a prévenu vendredi qu’il n’autoriserait pas la poursuite de grèves et mouvements sociaux nuisibles, selon lui, à l’économie du pays.

Les banques en Egypte ont rouvert dimanche, après une fermeture de près d’une semaine sur ordre de la banque centrale, en raison de grèves et manifestations dans tout le pays.
Les banques ont déjà fermé et rouvert deux fois en trois semaines. La bourse, fermée depuis fin janvier, devrait elle reprendre ses opérations durant la semaine, selon des opérateurs.

D’autre part, des monuments ont rouvert aux touristes.
Le Musée égyptien du Caire, qui donne sur la place Tahrir -le lieu phare de la contestation anti-Moubarak- ainsi que les pyramides de Gizeh ont rouvert, pour la première fois depuis trois semaines.
Quelques touristes se sont aventurés au musée. « Les voyagistes ont dit qu’il n’y avait plus de risque à aller en Egypte, et nous avons tenté le coup. Nous ne savions pas que le musée serait ouvert », a dit à Reuters une touriste néerlandaise.

Tout le monde n’a pas suivi l’appel de l’armée à reprendre le travail. Devant le siège de la chaîne de grands magasins Omar Effendi, dans le centre du Caire, 70 employés ont manifesté pour réclamer sa renationalisation.
Mais de toute façon, beaucoup d’Egyptiens ne peuvent cesser le travail, car ils doivent nourrir leur famille. Quant à ceux qui manifestent, ils ne peuvent se permettre d’arrêter de travailler trop longtemps. La classe moyenne se démène pour trouver des emplois, payer les factures, et trouver des logements à des prix abordables.


3- L’économie est durement affectée
L’économie peine à repartir après le soulèvement politique et les mouvements sociaux qui ont suivi.
Selon des chiffres officiels, l’économie égyptienne a perdu quelque 10 milliards de livres (1,24 milliard d’euros) lors du soulèvement.

Le secteur du tourisme, dont le pays tire d’importants revenus, a beaucoup pâti des événements politiques. Avec quelque 15 millions de visiteurs par an, le tourisme rapporte environ 13 milliards de dollars chaque année à l’Égypte. Il représente 6% du PIB égyptien, et un emploi sur dix est directement ou indirectement lié à ce secteur.
D’après l’office gouvernemental des statistiques, quelque 210.000 touristes ont fui l’Egypte dans la dernière semaine de janvier, soit une perte représentant l’équivalent de 130 millions d’euros. Le manque à gagner pour le mois de février est estimé à 600 millions d’euros.

D’après la banque d’investissement EFG-Hermes, la croissance de l’économie égyptienne ne devrait pas dépasser 2,5% en 2011. Beltone Financial, une autre banque d’investissement, a de son côté révisé à la baisse ses prévisions de croissance du PIB égyptien, à 3,5% pour l’année fiscale 2010-11. Il y a encore deux mois, le gouvernement égyptien tablait sur une progression de 6%.

L’Égypte a appelé mardi la communauté internationale à soutenir son économie, durement affectée par la crise. Avant la chute de Moubarak, le Fonds monétaire international avait indiqué début février qu’il attendait de voir plus clair dans la situation politique en Égypte avant de proposer son aide.
Les USA ont en revanche répondu favorablement à cette demande. Ils mettront 150 millions de dollars à disposition des nouvelles autorités égyptiennes pour la transition démocratique, a annoncé jeudi la secrétaire américaine d’Etat, Hillary Clinton.
Les Etats-Unis apportent de longue date un appui financier à l’Egypte, principalement à ses forces armées qui bénéficient d’une aide annuelle de 1,3 milliard de dollars.


4- Les manifestants maintiennent la pression sur l’armée
Des millions d’Egyptiens ont fêté vendredi dans la liesse le succès de leur « Révolution du Nil ».
Selon l’agence de presse officielle Mena, qui avait minimisé ou carrément ignoré la forte mobilisation populaire, 2 millions de personnes se sont rassemblées place Tahrir et à ses abords.
Mais, en dehors de cette grande place du Caire, qui fut le cœur battant de la révolution, des centaines de milliers de personnes ont participé dans le reste du pays à cette « marche de la victoire » visant aussi à rendre hommage aux victimes de la répression.

De nombreux manifestants ont assuré vouloir rester vigilants face à l’armée, afin de ne pas se faire voler leur mouvement démocratique.
C’est une manière de rappeler aux militaires que c’est la rue qui détient le vrai pouvoir.
Place Tahrir, toujours gardée par des chars et blindés et quadrillée par la police militaire, le prédicateur égyptien Youssef al Karadaoui a demandé à la foule, lors de la grande prière hebdomadaire, de faire preuve de patience envers l’armée.

Mais l’influent cheikh basé au Qatar, qui a soutenu dès le début le soulèvement égyptien dans ses prêches diffusés par la chaîne de télévision panarabe Al Djazira, a demandé à l’armée de débarrasser les Egyptiens du gouvernement nommé par Moubarak au début de la crise, début janvier.
Nommée par Moubarak après le début des manifestations, cette équipe compte dans ses rangs de nombreux fidèles de l’ancien raïs.
L’armée n’a pas encore accédé à cette demande des manifestants, hormis la nomination ce week-end d’un membre du parti de l’opposition égyptienne Wafd (libéral) au poste de ministre du Tourisme au sein du gouvernement de transition.

Les leaders de la contestation, qui avaient appelé à ce « Vendredi de la victoire et de la continuation », exhortent les manifestants à se rassembler chaque semaine le même jour, afin de maintenir la pression sur l’armée.
« Nous voulons la fin de l’ancien régime et un nouveau gouvernement qui ne comprenne pas des gens laissés par le régime Moubarak », explique Mohammed Zuheir, l’un des militants. « Nous nous appliquons à manifester ensemble, unis, pour nous débarrasser de l’ancien régime ».

Les manifestants demandent aussi la levée de l’état d’urgence, en vigueur depuis 30 ans.
L’état d’urgence donne des pouvoirs étendus à la police en lui permettant de détenir indéfiniment qui bon lui semble sans procès. Il se traduit aussi par un pouvoir sans partage.
L’état d’urgence limite aussi le droit de manifester et de s’organiser politiquement.
Cherchant à rassurer, l’armée a fait savoir durant le week-end que l’état d’urgence devrait être levé avant les élections.

Autre mesure destinée à rassurer les manifestants, les autorités ont libéré 108 prisonniers politiques, a rapporté dimanche la télévision nationale au lendemain d’un engagement pris à cet effet par le Premier ministre Ahmed Chafik.
L’agence officielle Mena avait annoncé samedi que Chafik prévoyait la libération à bref délai de 222 prisonniers, mais sans avancer de date. Le Premier ministre estime à 487 le nombre des détenus politiques encore dans les prisons du pays, précisait Mena.

Chafik ajoutait que les personnes arrêtées pendant le soulèvement populaire qui a entraîné la chute du président Hosni Moubarak étaient peu nombreuses et que des efforts étaient menés pour déterminer le sort de celles qui étaient portées disparues. Manifestants et militants des droits de l’homme ont fait état de centaines d’arrestations durant la révolte.
Cependant, des groupes de défense des droits de l’homme affirment que des milliers d’Egyptiens ont été emprisonnés sans être inculpés aux termes des lois d’exception et que beaucoup d’entre eux peuvent être considérés comme des prisonniers politiques.


5- Organiser rapidement des élections pose problème
Même s’il a joué un rôle central dans le soulèvement, via les réseaux sociaux du Web, le mouvement de jeunesse reste pluriel et ne s’est pas encore doté d’une direction susceptible de déboucher sur la formation d’un véritable parti politique.
Certains chefs de l’opposition démocratique, laminée sous le régime de Moubarak, redoutent que la volonté de l’armée de tenir rapidement des élections ne leur laisse pas assez de temps pour s’organiser et favorise les Frères musulmans, seule opposition structurée prête à affronter les urnes.

Mais la commission de 8 magistrats, dont un proche de la confrérie, chargés par l’armée de proposer dès ce mois-ci des amendements à la Constitution s’est immédiatement mise au travail pour préparer des conditions propices aux élections.
Le Conseil militaire n’a pas non plus traîné pour dissoudre le parlement à la main de Moubarak, élu en novembre dernier dans des conditions controversées, et pour suspendre la Constitution actuelle qui excluait de facto toute candidature sérieuse à la présidence d’un opposant.

Un membre de la commission chargé de modifier la Constitution égyptienne a confirmé que les amendements seraient prêts dans quelques jours et soumis à référendum d’ici deux mois.
Cette révision était l’une des principales revendications des manifestants qui accusent la loi fondamentale actuelle d’être taillée sur mesure pour l’ex-président et son parti. Cette révision et son référendum doivent être suivis dans plusieurs mois d’élections législatives et présidentielle.
Dans cette perspective, la justice vient de légaliser un nouveau parti politique, qui cherchait à se faire reconnaître depuis 1996. Le parti Wassat (Parti du Centre), créé par un ancien militant des Frères musulmans, est la première formation à être reconnue depuis le départ de Moubarak.

Les Frères musulmans, qui étaient auparavant officiellement interdits mais tolérés dans les faits, ont annoncé de leur côté leur intention de former un parti politique en bonne et due forme.
Mais, soucieux d’apaiser les craintes que la perspective de leur éventuelle arrivée au pouvoir suscitent au sein de l’armée, parmi les autres mouvances de l’opposition et en Occident, ils se sont engagés à ne pas présenter de candidat à la présidence et à ne pas rechercher une majorité au parlement.


6- La justice égyptienne demande le gel des avoirs de Moubarak
Le procureur général d’Egypte a demandé le gel des avoirs du président déchu Hosni Moubarak et de sa famille, a annoncé lundi la télévision nationale.
Ce gel concerne les avoirs de l’ex-raïs en Egypte, mais aussi à l’étranger, ont expliqué à l’Associated Press des responsables des services de sécurité.

Le procureur général a chargé le ministère égyptien des Affaires étrangères de demander aux pays concernés la saisie de tous les avoirs de Hosni Moubarak, son épouse, ses deux fils et ses deux belles filles ont précisé les responsables qui ont requis l’anonymat.
Selon un représentant légal de Hosni Moubarak cité dimanche par la presse officielle, l’ancien président a soumis aux autorités une déclaration de revenus et ne possède pas d’avoirs à l’étranger.

L’Union européenne a commencé mardi à étudier la possibilité de geler les avoirs de plusieurs anciens hauts responsables égyptiens.
Les autorités américaines ont fait savoir qu’elles avaient également reçu une demande de gel des avoirs aux Etats-Unis des proches conseillers d’Hosni Moubarak. Le 11 février, la Suisse a gelé tous les avoirs de l’ancien président égyptien et de sa famille dans le pays.
La semaine dernière, l’UE a annoncé le gèle des avoirs de 48 anciens responsables tunisiens, dont ceux de Zine El Abidine Ben Ali et de son épouse.


7- Internet et la liberté de la presse
Pendant les manifestations qui débutèrent le 25 janvier, le gouvernement de Moubarak prit des mesures pour limiter davantage la liberté de la presse.
Par exemple, la chaîne d’information panarabe Al Djazira avait été empêchée d’émettre.
Sur Internet, les réseaux sociaux Facebook et Twitter ont un joué un rôle central dans le mouvement de mobilisation. Le gouvernement a donc bloqué Internet pendant plusieurs jours, afin d’empêcher les manifestants de communiquer entre eux.

D’autre part, pendant les manifestations place Tahrir, au Caire, au moins 75 journalistes ont été attaqués, selon l’organisation de défense de la liberté de la presse Reporters sans frontières (RSF).
Ça été l’œuvre principalement de groupes pro-Moubarak, qui s’en sont pris également à des ressortissants étrangers et des travailleurs humanitaires.

La censure était commune sous Moubarak. Par exemple, 2 mois avant les législatives avait cours une campagne de restriction de la liberté de la presse
En juin 2010, le rapport annuel du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) dénonçait que la corruption des autorités, le népotisme, la fraude électorale, l’état d’urgence qui se prolonge depuis des décennies et la répression dissuade les jeunes, victimes d’une « culture de la peur », de s’engager en politique et dans la société.
L’armée, aux commandes désormais du pays, a promis de restaurer la liberté de la presse.


8- Les manifestations se multipliaient en Egypte, malgré l’état d’urgence
a- Contre l’inflation et la pauvreté
Les fortes hausses de prix survenues ces derniers mois sur des produits comme la viande ou les tomates ont aggravé le mécontentement de la population et contribué à provoquer des manifestations sporadiques.
Malgré cinq années de réformes économiques, quelque 40% de la population vit encore sous le seuil de pauvreté et le taux de chômage, autour de 10% selon les chiffres officiels, est estimé entre 15% et 20%.

De plus, près d’un tiers des enfants sont atteints de malnutrition. Les émeutes de la faim qui ont secoué l’Egypte en 2008 étaient symptomatiques de la pauvreté généralisée qui touche le pays.
Alors que ces émeutes de la faim avaient fait 3 morts, Hosni Moubarak avait annoncé à l’époque une hausse de 30% des salaires des fonctionnaires pour tenter de faire retomber la tension.

Pendant longtemps, les employés du secteur public ont été un pilier de soutien au régime. Mais ces dernières années, avec la hausse des prix, leurs salaires ont stagné en valeur, forçant le gouvernement à annoncer périodiquement des augmentations pour étouffer la grogne.
Et selon le Land Centre for Human Rights, le nombre de manifestations d’ouvriers a augmenté en Egypte, passant de 97 en 2002 à 742 en 2009.

b- Contre l’état d’urgence
En mai 2010, lorsque l’état d’urgence a été prolongé de nouveau, jusqu’au 31 mai 2012, ce qui couvrait une période d’élections présidentielle et législatives, quelque 200 manifestants, dont l’ancien candidat à la présidentielle Ayman Nour, l’ensemble du groupe parlementaire des Frères musulmans et des dirigeants syndicaux, s’étaient rassemblés devant le parlement pour protester, encerclés par plusieurs centaines de policiers en tenue anti-émeute.

La levée de l’état d’urgence est l’une des revendications récurrentes des manifestations que l’opposition organisait régulièrement au Caire. De faible ampleur selon les critères internationaux, ces rassemblements n’en étaient pas moins inhabituels en Egypte, où les forces de sécurité répriment promptement toute velléité dissidente.
En février 2010, Mohamed ElBaradei, ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), fraîchement rentré en Egypte pour tenter de personnifier l’opposition à Hosni Moubarak, estimait dans un entretien à l’Associated Press que le régime risquait de devoir être confronté à un soulèvement populaire s’il n’écoutait pas les appels au changement.

c- Pour réclamer le départ de Moubarak
Avant les événements récents, les manifestations, bien que modestes, se multipliaient en Egypte.
Certains manifestants bravaient ainsi la loi d’urgence pour réclamer davantage de libertés politiques.
Par exemple, début mai 2010, un demi-millier de personnes, syndicalistes, fonctionnaires et membres de groupes d’opposition, avaient manifesté au Caire pour réclamer un relèvement du salaire minimum.
Déjà, à cette période, des manifestants réclamaient le départ de Moubarak.

En avril 2010, des Egyptiens appelant à la fin du régime du président Hosni Moubarak avaient manifesté au Caire et s’étaient heurtés à la police anti-émeute, qui avait procédé à des dizaines d’arrestations.
Le groupe réformateur à l’origine des rassemblements, la Jeunesse du Six-Avril, demandait des amendements constitutionnels ainsi que la fin du régime d’urgence.

d- Contre les violences policières
En juillet, Gamal Moubarak, fils du président égyptien, avait réclamé que les responsabilités soient établies dans le décès d’un internaute mort en juin après avoir diffusé sur internet une vidéo mettant en cause des policiers.
Khaled Saïd, qui avait 28 ans, a mis en ligne une vidéo censée montrer deux policiers se partageant de la drogue après un coup de filet. Selon des associations de défense des droits de l’homme, il a été battu à mort à la sortie d’un cybercafé. Deux policiers ont été poursuivis et renvoyés devant un tribunal. Mais on ne connaît pas le résultat du jugement.
Depuis sa mort, des milliers d’Egyptiens ont manifesté pour dénoncer les brutalités policières et réclamer la levée de la loi d’urgence.


9- Brutalités policières
En décembre 2009, 16 organisations non-gouvernementales égyptiennes accusaient dans un rapport transmis à l’ONU que l’Egypte est devenue un « Etat policier », où la torture est « routinière et systématique ».
La torture dans les prisons et commissariats égyptiens est régulièrement dénoncée par les ONG locales et internationales comme une pratique courante.
La police est méprisée en Egypte, pour sa brutalité et sa corruption durant les années Moubarak.

Les policiers ont assuré avoir reçu des ordres pour réprimer les manifestations qui ont débuté le 25 janvier. Suite à cette répression, Moubarak a remplacé la police par l’armée dans la nuit du 28 janvier, au terme d’une journée de la colère qui a rassemblé des centaines de milliers d’Egyptiens.
Place Tahrir au Caire, les soldats, escortés des chars et blindés, furent accueillis comme des héros par les manifestants furieux des mauvais traitements de la police.

L’armée égyptienne devrait encore rester déployée longtemps dans les rues pour assurer l’ordre public à la place de la police, instrument honni de la répression, mais cette tâche ne sera pas simple pour des soldats plus formés à la lutte contre des ennemis extérieurs qu’au maintien de l’ordre.
Le redéploiement de la police dans de brefs délais est désormais une priorité pour les militaires, mais ce n’est pas un objectif simple à atteindre.

Il va falloir d’abord remettre en état les nombreux commissariats et postes de police détruits lors des 18 journées révolutionnaires.
Il faudra aussi rétablir les liens entre la population égyptienne et sa police. Les forces du ministère de l’Intérieur ont concentré la colère et la haine des manifestants.
Il faudra enfin régler le malaise social de policiers qui, à l’image d’autres catégories professionnelles, ont entamé un mouvement de grève.

Une absence prolongée des forces de police aurait aussi des conséquences potentiellement graves sur la sécurité et l’ordre public. Certes, les Egyptiens s’enorgueillissent d’avoir su maintenir la sûreté publique tout au long des journées révolutionnaires. Des comités de défense se sont très vite formés dans les quartiers pour stopper les pillards qui tentaient de mettre à profit le vide. Mais combien de temps cette situation peut-elle durer ?
L’armée serait néanmoins parvenue à appréhender environ 10 000 détenus, sur les 20 000 échappés depuis la désagrégation de la police et des services carcéraux à la suite d’échauffourées avec les manifestants, le 28 janvier.


10- Que justice soit faite
Habib al Adli dirigeait le ministère de l’Intérieur depuis 13 ans. Sa tête a été l’une des premières à rouler, Moubarak le limogeant dès le 29 janvier. Il fait aujourd’hui l’objet d’une enquête sur des faits présumés de corruption et est interdit de sortie du territoire.
Les militaires qui détiennent les rênes du pays pourraient être tentés de poursuivre la purge parmi les unités les plus détestées de la police, comme la police secrète ou le renseignement d’Etat.

Jeudi, des experts indépendants de l’ONU ont estimé : « La garantie que la justice sera rendue doit faire partie des réformes démocratiques à long terme, afin de répondre pleinement aux aspirations du peuple égyptien ». « Nous exhortons les autorités à enquêter sur les incidents violents y compris ceux provoqués par l’usage excessif de la force par les officiers de sécurité ».

Le Haut commissariat aux droits de l’homme (HCDH) a indiqué qu’une délégation d’experts allait être envoyée en Egypte afin d’établir un contact avec les autorités et évaluer la situation des droits de l’homme.
Les membres de la délégation devraient également rencontrer des représentants de la société civile et des groupes de militants des droits de l’homme.
Il faut noter cependant que le quotidien britannique The Guardian a fait état de témoignages accusant aussi l’armée d’avoir détenu au secret des centaines de manifestants et d’en avoir torturé certains.


11- En Égypte, les Frères musulmans inspirent méfiance ou déférence
« Amis des pauvres et des orphelins » ou « fanatiques inféodés à l’Iran » : les puissants Frères musulmans, bête noire du régime contesté de Hosni Moubarak, ne laissent personne indifférent en Égypte.
Cette confrérie islamiste suscite la crainte des Occidentaux, qui redoutent l’instauration d’un régime islamique après le départ de M. Moubarak.

Dans le quartier Manial al-Roda, au centre du Caire, tout près de l’un des sièges de la confrérie, les gens sont clairement partagés quant à la perspective d’une arrivée des « Ikhwan » (frères) au pouvoir.
« Leurs associations aident les pauvres, les orphelins et les miséreux, ce sont des gens biens, intègres », soutient Ahmed Moustapha, employé de télécommunications, en référence au réseau social et caritatif qui a fait la popularité du mouvement.

Raghb, portier qui touche 200 livres égyptiennes (environ 33 dollars) par mois, est convaincu que les « Frères » seraient meilleurs que « le gouvernement pourri » de M. Moubarak, en raison de leur « grande piété ».
« Ils suivent la voie d’Allah, ils ne jurent que par Lui et par l’islam », dit cet homme vêtu d’une gallabiya, tunique longue typique d’Égypte.

Mais pour d’autres, c’est justement ce zèle religieux qui inquiète.
« On ne les aime pas, ils ont leur propre système, leurs propres règles », dit Abdel Nasser, employé à Mobinil, une compagnie de téléphonie mobile.
« C’est inquiétant, ce sont des fanatiques, ce n’est pas comme cela que nous concevons l’Islam », assure cet homme de 35 ans.

La confrérie, née en 1928 sous l’impulsion d’Hassan al-Banna lui-même influencé par les réformateurs musulmans du XIXe siècle, a répété récemment qu’elle ne recherchait pas le pouvoir et qu’elle était en faveur d’un « État civil ».
Mais certains semblent convaincus par la campagne menée par le pouvoir contre les « Ikhwan » qui accusent en retour le régime de les représenter comme un épouvantail aux yeux des Égyptiens et de l’étranger.

Officiellement interdits, mais tolérés par l’ancien pouvoir, les Frères musulmans, en lutte pour l’installation de la loi islamique dans le plus peuplé des pays arabes, sont fortement implantés sur tout le territoire égyptien et peuvent s’appuyer sur des partisans disciplinés. Un niveau d’organisation suffisant pour en faire le mouvement le plus craint par le pouvoir, qui a fait arrêter plusieurs centaines de ses membres ces dernières années.

Aux élections législatives, les candidats des Frères musulmans se présentaient en tant qu’indépendants. Leur meilleur score remonte à 2005, avec 20% des sièges, alors qu’ils n’ont obtenu aucun député au scrutin de l’an dernier, organisé de façon à réserver la quasi-totalité des 518 sièges au parti d’Hosni Moubarak.
Depuis sa victoire aux élections législatives de 2005, le gouvernement multiplie les mesures répressives contre le mouvement, visant notamment ses chefs et ses sources de financement.

Considérés comme la principale force d’opposition en Egypte, les Frères musulmans ont participé activement à la révolte de la place Tahrir, qu’ils avaient initialement observée avec une certaine circonspection.
Ils semblent maintenant bien placés pour jouer un rôle politique prééminent en Egypte.


12- La volonté de changement gronde aussi dans l’Egypte rurale
Au-delà de la place Tahrir, au-delà du Caire et des grandes villes où s’est propagé le mouvement de protestation, l’Egypte rurale, restée un moment dans l’expectative, aspire aussi au changement.
Fermiers et travailleurs agricoles, qui arrachent de maigres revenus à la terre dans la vallée du Nil, ont observé les remous urbains qui ont ébranlé le pouvoir et beaucoup approuvent les jeunes « surfeurs du web » qui ont galvanisé le pays.
Quelques-uns sont apparus au Caire dans leurs galabiyas, vêtement qu’ils portent dans les champs, mais la plupart sont trop occupés à nourrir leur famille pour se déplacer.

Beaucoup estiment néanmoins qu’on doit se préparer à une époque nouvelle.
Le mouvement de protestation a sans doute commencé au sein d’une élite urbaine jeune et éduquée aux idées libérales mais une virée dans le delta du Nil fait penser que le mécontentement est plus large.
« Les idées qu’ont défendues les jeunes dans leur révolution expriment celles de tous les Egyptiens, y compris des agriculteurs et des habitants des zones rurales qui endurent les mêmes épreuves que les Egyptiens des grandes villes », déclare l’analyste Nabil Abdel Fattah.

On voit des antennes paraboliques sur les toits de petites fermes ou de cafés de village. « Les nouveaux médias, surtout les chaînes par satellite, ont répandu le message de la révolution partout, en particulier dans les campagnes », ajoute Abdel Fattah, du Centre d’études politiques et stratégiques Al Ahram.

En milieu rural, la pauvreté est souvent écrasante et on présente les provinces comme des « coins perdus » où le statu quo est accepté et où les exigences d’une vie de subsistance tiennent en échec tous les appels au changement.
Rafeat Souweilam, fermier dans la cinquantaine, ne confirme pas ce cliché. « La révolution des jeunes est une chose formidable. Ils veulent voir disparaître tout le système, comme moi. Ce système ne réunissait que des voleurs et des gens soudoyés ».

Si la capitale et sa place Tahrir ont été le cœur du mouvement de protestation, les villes du delta, situées au nord, celles aussi à l’est et très loin au sud du Caire ont vu déferler des manifestants qui réclamaient le départ de Moubarak.
Les deux tiers des Egyptiens ont moins de 30 ans. Cette classe d’âge représente 90% des chômeurs. Les manifestants veulent que les fruits de la libéralisation économique promue par le cabinet précédent ne reviennent pas seulement à une élite des affaires liée au parti au pouvoir.


13- Des fraudes aux législatives de 2010
Les élections égyptiennes sont habituellement émaillées de vastes fraudes.
En décembre, le président égyptien a rejeté les accusations de fraude lors des législatives du 28 novembre et 5 décembre, qui ont débouché sans surprise sur un triomphe du Parti national démocrate (PND) au pouvoir.
Sur les 508 sièges qui étaient en lice, le PND en a remporté 420, 70 autres sont allés à des candidats indépendants et 14 à d’autres formations politiques. Jugeant le scrutin truqué, les deux principales forces d’opposition, les Frères musulmans et le parti Wafd (libéral), ont boycotté le second tour.

L’opposition égyptienne et des observateurs indépendants ont dénoncé pratiques de bourrage des urnes, intimidation des électeurs et autres manœuvres faussant le scrutin, au premier tour comme au second.
Plusieurs centaines de militants de l’opposition se sont rassemblées dans le centre du Caire pour protester. La police, qui encerclait les manifestants, n’est pas intervenue pour les disperser.

De plus, avant les législatives, des centaines de membres des Frères musulmans avaient été arrêtés dans le cadre d’une opération visant à museler cette confrérie.
Ces derniers avaient enregistré un succès historique en 2005 en raflant 1/5è des sièges.
Suite à cette victoire relative, le pouvoir avait décidé de réprimer le mouvement et de modifier la loi électorale afin d’éviter un score supérieur voire similaire aux législatives de 2010.

Sources : AP, AFP, Reuters, ONU

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