Niger : le coup d’Etat est approuvé par la rue

1- Des clefs pour comprendre
Le Niger était plongé depuis des mois dans une crise politique lorsqu’un coup d’Etat renversa jeudi le président Mamadou Tandja : un “Conseil suprême pour la restauration de la démocratie (CSRD)” a pris le pouvoir dans des combats qui ont fait au moins 3 morts.
L’armée a suspendu la Constitution, déclaré le gouvernement “dissous”, et a promis de ramener la démocratie.

Pays du sud du Sahara, frappé par la sécheresse et la désertification, le Niger a connu trois coups d’Etat entre 1974 et 1999. Le pays, qui figure parmi les moins développés selon l’index des Nations unies, a un taux de 70% d’illettrisme parmi sa population, et le plus fort taux de natalité au monde.
Frappé par une grande pauverté, c’est pourtant le troisième producteur mondial d’uranium.


2- Manifestations de soutien à la junte

Des centaines de Nigériens ont fait éclater vendredi leur joie après le coup d’Etat de la veille, selon des témoins, et l’opposition a appelé à une grande manifestation en soutien à la junte qui a renversé le président.

Dans la ville de Dosso (ouest), des habitants, par centaines, ont défilé pour “exprimer leur joie et leur soutien à la junte”, a affirmé à l’AFP Mahamadou Boureima, un commerçant joint par téléphone.
Ils ont fait le tour de la ville à motos, en voiture et à pied en scandant “vive le Conseil (junte)” et “A bas le régime de (du président déchu Mamadou) Tandja”.
Des manifestations de joie similaires ont aussi éclaté à Tahoua (ouest), région d’origine de Mahamadou Issoufou, le principal opposant à M. Tandja, selon des habitants joints vendredi au téléphone par l’AFP.

La Coordination des forces démocratiques pour la république (CFDR), une coalition d’opposition, a appelé à “participer massivement” à une manifestation devant le siège du Parlement samedi à Niamey.
“Nous allons plutôt apporter un soutien au discours des militaires qui ont promis de ramener le Niger à une vie constitutionnelle, ce qui est notre lutte”, a précisé à l’AFP Abdoul-Aziz Ladan, l’un des dirigeants de la Coordination.

La CFDR est une coalition de partis politiques, d’organisations de défense des droits de l’Homme et de syndicats qui s’opposait au maintien au pouvoir du président déchu.
Dans une déclaration publiée vendredi après-midi, la CFDR a affirmé qu’elle “accueille avec soulagement la fin de la 6e république illégale et illégitime”, en référence à la constitution adoptée en août et qui accorde un rallonge au pouvoir à M. Tandja. Elle dit “prendre bonne note” de la promesse des militaires et les “encourage dans leur volonté de renouer le Niger avec la démocratie”.

Plusieurs manifestations massives avaient eu lieu en 2009 contre la dérive autoritaire du président. La plus récente a réuni le 14 février dernier des milliers de personnes.


3- Le Niger désormais dirigé par le putschiste Salou Djibo

Les putschistes responsables du coup d’Etat de la veille ont annoncé vendredi que le Niger était désormais dirigé par le chef d’escadron Salou Djibo, à la tête d’un Conseil suprême pour la restauration de la démocratie (CSRD). On était toujours sans nouvelle du président déposé Mamadou Tandja.
La junte a expliqué que le gouvernement serait géré par les responsables ministériels et régionaux, jusqu’à ce qu’un nouvel exécutif soit formé.

Les frontières ont été rouvertes, et le couvre-feu, décrété jeudi soir, levé. Vendredi, les banques et les commerces étaient ouverts à Niamey, et la circulation revenue à la normale dans la capitale.
On ignorait en revanche toujours où se trouvait le président Mamadou Tandja, enlevé jeudi en plein jour lors de l’attaque du palais présidentiel par les putschistes. Radio France Internationale (RFI) avait rapporté jeudi soir que les soldats l’avaient conduit dans un camp militaire dans les faubourgs de Niamey.
Les militaires putschistes ont assuré vendredi qu’il était sain et sauf.

Dès vendredi, le parti du président nigérien déchu a reconnu la prise de pouvoir de la junte.
Le parti de M. Tandja, le MNSD, a déclaré que le putsch avait été une surprise, a dit espérer des soldats qu’ils soient “justes” et a invité ses partisans à être “sereins”.
Selon une source diplomatique française, “on savait qu’une partie de l’armée désapprouvait Tandja et son coup de force constitutionnel, on pensait jusque là cette partie très minoritaire”.


4- La communauté internationale condamne le coup d’Etat

Jeudi, les putschistes ont dit vouloir “faire du Niger un exemple de démocratie et de bonne gouvernance”, mais le coup d’Etat a été unanimement condamné vendredi. Le président de la commission de l’Union africaine Jean Ping a ainsi “exigé un retour rapide à l’ordre constitutionnel”.
M. Ping est en contact étroit avec la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao).
La Cédéao avait mené en vain ces dernières semaines une médiation entre l’opposition nigérienne et le président Tandja, afin de sortir de l’impasse constitutionnelle.

A Paris, le porte-parole du ministère français des Affaires étrangères Bernard Valero a déclaré que la France “condamne toute prise du pouvoir par des voies non constitutionnelles” et “appelle tous les acteurs à faire preuve de responsabilité”. La France a des intérêts importants au Niger, notamment dans l’extraction de l’uranium. Elle compte quelque 1.500 ressortissants dans ce pays. Le secrétaire d’Etat français à la Coopération Alain Joyandet a estimé qu’il n’y avait “aucune raison de craindre” une remise en cause du partenariat entre l’Etat nigérien et le groupe nucléaire Areva.

Le porte-parole du département d’Etat américain, P. J. Crowley, a pour sa part estimé que Mamadou Tandja s’était peut-être attiré lui-même ces ennuis en “tentant de se maintenir au pouvoir” et a rappelé que les Etats-Unis et la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) s’étaient inquiétés de cette situation depuis plusieurs mois. Il a toutefois ajouté que son pays ne reconnaissait pas la prise du pouvoir par la force.


5- Le président se maintenait au pouvoir illégalement

Agé de 71 ans, le président Tandja, après dix ans d’un pouvoir relativement pacifique et élu lors d’élections jugées équitables, a été accusé en 2009 de dérive autoritaire par l’opposition.
Il a notamment imposé un référendum déclaré illégal par la justice pour prolonger son mandat de trois ans, alors qu’il s’était engagé à quitter le pouvoir comme prévu en décembre 2009, et a depuis gouverné par décret.

Le Parlement et la Cour constitutionnelle s’opposant au référendum controversé, il les avait dissous tour à tour en mai et juin.
Puis le référendum eut lieu en août, permettant de modifier la Constitution pour prolonger indéfiniment les mandats présidentiels, et autorisant aussi le président à demeurer 3 ans de plus au pouvoir après la fin de son mandat.

L’opposition, qui avait boycotté la consultation d’août ainsi que des législatives controversées en octobre, avait dénoncé un coup d’Etat. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a ensuite suspendu le Niger en octobre.
Le passage en force avait été stigmatisé par l’Union européenne, qui a suspendu son aide au développement, et les Etats-Unis qui ont fait de même et ont pris des sanctions diplomatiques et économiques.

Mais pour certains analystes, les menaces des pays donateurs ont peu d’effet sur le Niger, qui a conclu des contrats de plusieurs milliards de dollars avec le groupe français Areva pour l’exploitation du gisement d’uranium d’Imouraren (le plus important d’Afrique) et plusieurs compagnies pétrolières chinoises.
Pékin est le deuxième partenaire commercial du Niger, où la Chine exploite déjà des mines d’uranium et un gisement pétrolier.


6- Le pays est plongé dans la famine

Les responsables du gouvernement parlent d’une crise alimentaire, mais il s’agirait en réalité d’une famine. Les pénuries alimentaires menacent 7,8 millions de personnes, soit les 3/5e de la population.
Le nombre d’admissions d’enfants atteints de malnutrition dans des centres de nutrition étaient 60 % plus élevé en janvier de cette année qu’à pareille date l’an dernier, selon le Réseau américain des systèmes d’alerte précoce FEWSNET.

Les Nations Unies et les organisations non gouvernementales partenaires ont appelé le 10 février la communauté internationale à aider le gouvernement du Niger.
“Il est impératif d’aider le gouvernement dans ses efforts pour mobiliser les ressources nécessaires pour satisfaire les besoins alimentaires des plus vulnérables”, a déclaré le Coordonnatrice humanitaire des Nations Unies, Khardiata Lo N’Diaye.

Selon elle, une évaluation achevée en décembre a montré que 2,7 millions de personnes au Niger souffraient d’une grave insécurité alimentaire et que 5,1 millions d’autres étaient confrontées à une insécurité alimentaire modérée. Plus de la moitié de la population a moins de deux mois de stocks alimentaires jusqu’à la prochaine récolte, qui n’est pas attendue avant octobre.

Une saison des pluies ayant donné des précipitations irrégulières et qui s’est achevée prématurément en 2009 a entraîné un déficit en céréales et en fourrage. “Il y a de bonnes raisons de craindre que cette situation menace sérieusement la sécurité alimentaire sur le court terme et sape les efforts réalisés jusque-là”, a dit Mme Lo N’Diaye. “Nous devons agir tout de suite et ensemble”.
En 2005, quand le Niger avait été confronté à de sévères pénuries alimentaires en raison de la sécheresse, l’ONU avait lancé une série d’initiatives, dont des appels de fonds, pour éviter une famine qui menaçait 3 millions de personnes et avait déjà tué des milliers d’enfants.

Les sanctions décidées en 2009 par l’Union européenne ont entraîné un appauvrissement du pays.
Sa contribution au développement était considérable puisque de 2000 à 2007, elle avait fourni au Niger 667 millions de dollars d’aide, et depuis 2005, 43 millions de dollars supplémentaires en aide humanitaire d’urgence. Le gouvernement avait signé six accords avec l’UE en mai 2009, pour un montant global de 300 millions de dollars, dont 132,5 millions destinés à soutenir la lutte contre la pauvreté dans le budget 2009-2010.

Sources : Reuters, AFP, AP, ONU, IRIN

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