Nigeria : reprise de la guerre du pétrole

1- Des clefs pour comprendre
Le Mouvement pour l’émancipation du Delta du Niger (MEND), apparu en 2006, est le principal mouvement d’insurrection au sud du Nigeria. Il affirme mener une lutte armée pour que la population du Delta du Niger, l’une des plus pauvres du monde, puisse bénéficier d’une part accrue de la manne pétrolière provenant de son sous-sol. Il demande aussi des dédommagements pour les dégâts commis par les compagnies pétrolières à l’environnement de la région du delta du Niger.

On ignore les effectifs et le financement de ce mouvement. Personne ne sait exactement qui se cache derrière l’organisation, qui se présente comme le champion de la cause ijaw, une ethnie de 14 millions de personnes, soit environ 10% de la population du pays.
Depuis son apparition, il a multiplié attaques, enlèvements d’expatriés et sabotages sur terre et sur mer.
Sabotages d’oléoducs, attaques d’installations pétrolières et enlèvements d’employés de ce secteur depuis le début 2006 ont coûté des milliards de dollars de manque à gagner au Nigeria.

Le Nigeria, état le plus peuplé du continent, perd aussi quelque 80.000 barils de pétrole par jour rien que dans le trafic illégal, souvent organisé par des hommes politiques influents.
Les attentats perpétrés par des groupes armés dans la région ont déjà provoqué plusieurs réductions de la production de brut nigérian, contribuant à tirer vers le haut les cours mondiaux.
Le MEND est le plus actif et le mieux organisé des groupes qui opèrent dans cette région instable.
Le Mend a l’habitude de faire beaucoup de déclarations fracassantes, pas toujours suivies d’effets. Il a cependant un fort impact sur la production de pétrole du pays.

Il y a 3 ans la production de pétrole du Nigeria était d’environ 2,6 millions de barils par jour, mais en raison des attaques du MEND elle a chuté aujourd’hui à environ un million de barils par jour, ce qui a permis à l’Angola de devenir le premier producteur d’Afrique.
Il y a encore un an les autorités ambitionnaient d’atteindre 4 mbj en 2010.
Cette insécurité a également contribué aux tensions et à la volatilité des cours du pétrole.
Une guerre civile totale serait un scénario de cauchemar pour l’industrie pétrolière locale, et selon les observateurs risquerait de ramener rapidement la production à zéro.

Le Nigeria tire 90 % de ses devises du pétrole et du gaz.
C’est le 8e exportateur mondial de pétrole brut et assure environ 10% des besoins mondiaux de gaz naturel liquéfié, destiné principalement à l’Europe et aux Etats-Unis.
C’est la 5e source d’approvisionnement pétrolier pour les Etats-Unis.
La multiplication des attaques fait aussi fondre les devises étrangères du pays.
Les dirigeants du secteur et les experts de la sécurité jugent impossible d’empêcher les actes de sabotage sur les centaines de kilomètres d’oléoducs qui courent dans le complexe réseau de rivières, criques et marécages de la région.


2- Les rebelles vont reprendre leurs attaques la semaine prochaine
Le MEND a annoncé son intention de reprendre ses attaques contre les installations pétrolières après l’expiration d’un cessez-le-feu la semaine prochaine.
Dans un communiqué diffusé mercredi soir, le MEND prévient qu’il brûlera toutes les installations pétrolières déjà attaquées par le passé et ne se limitera plus à la destruction des oléoducs.

Le porte-parole du mouvement, Jomo Gbomo, a mis en garde les compagnies pétrolières contre les affirmations du gouvernement selon lesquelles le programme d’amnistie a été mené avec succès.
Suite à ce programme, entré en vigueur en août pour deux mois, plusieurs commandants et un millier de combattants ont accepté de déposer les armes.
Le MEND a indiqué avoir remplacé les commandants s’étant rendus.

Le MEND avait décrété un cessez-le-feu de 60 jours le 15 juillet dernier, après la libération de son chef présumé Henry Okah, qui était incarcéré depuis fin 2007. Une trêve qu’il avait prolongée d’un mois mi-septembre, suspendant ses attaques contre les installations pétrolières et les enlèvements d’étrangers.
L’amnistie présidentielle et la trêve du Mend étaient intervenues après des semaines d’attaques des militants contre les installations pétrolières et de combats avec l’armée.

Le 22 août, le Mend avait déjà annoncé qu’à l’expiration de la trêve le 15 septembre, il reprendrait ses attaques contre l’industrie gazière et pétrolière du Nigeria. Il avait également prévenu qu’il suspendrait les pourparlers engagés dans le cadre du programme d’amnistie gouvernementale.
Mais finalement en septembre la trêve avait été reconduite d’un mois.


3- Les conditions préalables à la trêve de la mi-juillet
Lorsque le Mend a décrété une trêve le 15 juillet, il exigeait comme préalable à toute discussion le retrait des troupes fédérales d’une partie du delta du Niger, la zone pétrolière du sud du pays.
C’était 2 jours après avoir spectaculairement attaqué un terminal pétrolier à Lagos, la première opération depuis trois ans hors du delta du Niger.
Le Mend donnait aussi deux mois aux autorités pour s’attaquer aux problèmes de fond du delta du Niger : pauvreté, sous-développement, partage plus équitable des pétrodollars au profit des populations locales.

Mais tout en se félicitant de la trêve, le nouveau ministre de la Défense, Godwin Abbe, avait déclaré que le Mend n’avait pas à poser de conditions. “Le gouvernement prendra une décision concernant ses troupes quand la situation le permettra et que la loi et l’ordre seront durablement rétablis”.
Cependant les autorités ont affirmé appliquer les dispositions de l’amnistie (offerte le 25 juin par le président Yar’adua aux rebelles qui déposent les armes) : ne pas déployer de troupes supplémentaires pendant la période correspondante.

Dans un rapport remis début décembre au président Yar’adua, un “comité technique” sur le Delta recommandait que la part des revenus pétroliers et gaziers qui revient aux Etats du Delta (notamment Delta, Bayelsa, Rivers, Akwa-Ibom) passe de 13 à 25%.
Selon le système actuel, chacun des 36 Etats de la fédération reçoit une allocation budgétaire déterminée par les autorités fédérales d’Abuja.

Le même comité, dirigé par un représentant du peuple Ogoni (une ethnie du Delta), Ledum Mitee, avait aussi recommandé un retrait des forces en présence.
De toute évidence, ces propositions du Mend ne furent pas suivies d’effet. Le Mend avait été clair sur l’après-trêve : “Nous maintenons notre approche : des attaques plus dures et cela devrait faire l’affaire”.

Au pouvoir depuis mai 2007, Umaru Yar’adua a officiellement fait du delta l’une de ses priorités, mais rien ne marche. Les sabotages continuent, pillages et braquages s’y multiplient, la production baisse, la misère y est toujours aussi patente.

En juin 2008, le MEND avait appelé à une médiation de l’ancien président américain Jimmy Carter avec le gouvernement, ainsi que l’intervention de George W. Bush et de l’acteur George Clooney, mais a indiqué n’avoir reçu aucune réponse. “Le MEND a exprimé son désir de suivre un véritable programme de paix transparent, sans obtenir de réponse. Les conséquences de cette attaque vont toucher votre économie et votre peuple d’une manière ou d’une autre et nous espérons avoir désormais votre attention”.


4- La précédente trêve fut aussi un échec
Le Mend avait décrété une trêve en septembre 2008 mais a repris ses opérations en janvier 2009 à la suite d’un raid de l’armée contre l’un de ses camps.
Ainsi alternent régulièrement trêves et combats.

En réponse, le 13 mai, suite à l’enlèvement de plusieurs de ses hommes, la Joint Task Force (unité conjointe armée/police) a déclenché une vaste opération de “nettoyage” dans l’ouest de l’Etat du Delta, qui selon Amnesty International a entrainé de nombreuses exactions et d’importants déplacements de populations.
Les positions du Mend ont été bombardées par l’aviation et la marine. Trois bataillons ont pris part cette opération sans précédent depuis plusieurs années, et des opérations de ratissage ont été menées afin de “complètement chasser” les rebelles de la région.

Le Mend avait répliqué en déclenchant le 7 juin “une guerre du pétrole totale”.
Entre l’offre d’amnistie aux rebelles du président Umaru Yar’adua formulée le 25 juin et le 8 juillet, le Mend a revendiqué 7 attaques contre des installations pétrolières dans le sud du pays.


5- Les compagnies pétrolières les plus visées
La plupart des grandes compagnies pétrolières occidentales opèrent dans le delta du Niger.
Si le Mend s’en prend à tour de rôle aux multinationales présentes dans le delta, Shell est sa cible de prédilection, avec pour résultat une baisse très importante de sa production pétrolière et gazière.
En juin, la compagnie a ainsi annoncé avoir déclaré l’état de force majeure pour son terminal d’exportation de Forcados, entraînant la non garantie des livraisons du reste du mois et de juillet.
Shell a expliqué avoir pris cette décision en raison de retards causés par des dégâts sur un oléoduc majeur, le Trans-Escravos, attaqué début mars par des inconnus.

Et ce n’était pas la première fois que Shell déclarait l’état de “force majeure” sur certaines livraisons.
La clause de “force majeure”, courante dans les milieux pétroliers, permet à l’industriel de suspendre ses obligations contractuelles, telles que les livraisons de pétrole et de gaz, à la suite d’événements imprévus, sans encourir de pénalités.

Les autres compagnies pétrolières régulièrement visées par le Mend sont Chevron, Exxon Mobil, Total ou encore StatoilHydro.
Le Mend avait même menacé, en juin, de s’en prendre au sport, en évoquant le Mondial de foot des moins de 17 ans. Le Mend avait averti la Fédération internationale de football (Fifa) que la sécurité ne serait pas “garantie” lors du Mondial des moins de 17 ans, prévu au Nigeria à l’automne 2009.

Sources : Reuters, AFP, AP

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