Tchad : les 500.000 réfugiés de l’est en danger

1- Des clefs pour comprendre
L’Est du Tchad, frontalier avec la province soudanaise du Darfour, abrite des camps où sont accueillis 500 000 réfugiés et Tchadiens déplacés par les combats au Soudan, en République centrafricaine et au Tchad :
– Les réfugiés soudanais victimes du conflit au Darfour arrivent depuis la fin 2003 et représentent environ 240.000 personnes, hébergées dans 12 camps administrés par les organisations de l’ONU et les ONG.
– 180.000 Tchadiens déplacés en raison des violences soudanaises mais aussi des tensions locales.
– 70.000 réfugiés venus de République centrafricaine.

Les régugiés vivent dans des conditions extrêmement précaires aggravées par la sécheresse et la famine qui sévit dans l’est du pays. Heureusement, 79 agences de l’ONU et ONG leur fournissent hébergements et assistance, médicale et alimentaire.
Cependant, les bandits et les “coupeurs de route” empêchent le bon acheminement de l’aide humanitaire. Les nombreuses ONG dénoncent souvent leurs conditions précaires de sécurité.
Les agresseurs s’en prennent désormais aux convois humanitaires, même s’ils sont escortés.

Cela malgré la présence d’une force de maintien de la paix de l’ONU, la Mission des Nations Unies en République centrafricaine et au Tchad (MINURCAT), forte de 3000 hommes.
La zone d’opération de la MINURCAT inclut l’est du Tchad et le nord-est de la République centrafricaine.
Elle a pour mandat de contribuer à la protection des civils en danger, en particulier les réfugiés et les personnes déplacées internes, ainsi que de faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire et la libre circulation du personnel humanitaire.

A l’origine, la MINURCAT devait compter 5 200 hommes d’ici la fin 2009, mais des retards de mobilisation et l’insuffisance des équipements ont conduit à revoir l’objectif à la baisse, visant finalement 4 700 hommes. Cela malgré un budget de 690 millions de dollars par an. Quarante pays y participent.
D’autre part, le Détachement Intégré de Sécurité (DIS) est une force de sécurité tchadienne formée par la MINURCAT afin de sécuriser les réfugiés, déplacés internes ainsi que les organisations humanitaires.
Constituée d’éléments tchadiens provenant de la police et de la gendarmerie, le DIS fournit souvent des escortes de sécurité aux agences de l’ONU et ONG.

Du côté des rebelles tchadiens, on ne note plus de combats actuellement contre l’armée. Ils se replient régulièrement sur leurs bases dans l’est du pays avant de reprendre l’offensive. Leur objectif est de se rendre à la capitale, comme ils l’avaient fait en février 2008, lors d’une attaque qui avait fait vaciller le régime du président Idriss Deby.
Ils se sont renforcés il y a un an, en créant une alliance : 8 mouvements rebelles ont mis fin à des mois de brouille pour créer l’Union des forces de la résistance (UFR), dont l’objectif est de “libérer le peuple tchadien”. Des combats ont eu lieu à plusieurs reprises depuis.

Le Soudan et le Tchad s’accusaient régulièrement de soutenir les rébellions en lutte contre leur régime respectif, et s’affrontaient depuis des années par groupes rebelles interposés.
Bonnes au début de la crise du Darfour, région soudanaise limitrophe du Tchad en proie depuis 2003 à une guerre civile, leurs relations s’étaient tendues en 2005 lorsque, pour différentes raisons, chaque pays a commencé à soutenir la rébellion armée hostile à son voisin. Plusieurs accords, dont un pacte de non-agression en mars 2008 baptisé “Accord de Dakar”, étaient restées lettres mortes.
Mais ils sont désormais entrés dans un processus de rapprochement.


2- Le Tchad veut garder les civils de l’ONU, mais renvoyer les casques bleus

Le Tchad a demandé mercredi le retrait de son territoire de plus de 2.700 casques bleus internationaux, pour les remplacer par ses propres troupes sur la frontière avec le Soudan, en contradiction avec les objectifs des diplomates et des Nations unies. Le président Idriss Déby a déclaré le 9 février que son pays ne souhaitait pas le renouvellement du mandat de la MINURCAT en raison de l'”échec” de sa mission.
Toutefois, le Tchad souhaite par ailleurs conserver le millier de travailleurs humanitaires qui sont présents dans le pays pour porter assistance aux 500.000 réfugiés.

Le Conseil de sécurité a exprimé mercredi son plein soutien à la MINURCAT.
Lors d’une conférence de presse, le Représentant permanent du Tchad auprès des Nations Unies, Ahmad Allam-mi, a indiqué que son pays venait d’entamer des pourparlers avec le Secrétariat de l’ONU sur la recherche d’une solution visant au retrait de la MINURCAT.
Il a expliqué qu’au moment où les relations entre le Tchad et le Soudan connaissent une réelle amélioration, une partie des forces de défense et de sécurité peuvent quitter la frontière entre les deux pays pour se concentrer sur le maintien de l’ordre dans les camps de réfugiés.

« Depuis un an qu’elle est déployée, la MINURCAT dont le mandat est de protéger les réfugiés soudanais au Tchad et les déplacés, a été d’un grand secours », a dit M. Allam-mi. Il a toutefois ajouté que le temps était venu de discuter avec les partenaires de la MINURCAT de la pertinence du maintien de la Mission, « dans l’intérêt des réfugiés, des déplacés et du Tchad lui-même ».


3- Tchad et Soudan se rapprochent

Les deux pays ont décidé d’enterrer la hache de guerre et de cesser de soutenir leurs rébellions respectives, le 9 février, lors d’une visite inopinée du président tchadien Idriss Déby à Khartoum, la première depuis 2004.

“Je suis venu le cœur ouvert et la main tendue pour tourner une nouvelle page dans les relations tchado-soudanaises”, a déclaré Déby dans la capitale soudanaise.
“Cette visite a mis définitivement un terme à tous les problèmes entre le Soudan et le Tchad”, a conclu pour sa part le président soudanais Omar Hassan al Bachir.
Les deux chefs d’Etat sont convenus de rester régulièrement en contact.

Déby a invité les groupes rebelles tchadiens basés au Soudan, qui avaient failli le renverser en 2008 lors d’un raid contre N’Djamena, à s’associer au pouvoir par le biais des urnes.
“Je vous donnerai les garanties de sécurité qui vous permettront de regagner votre pays et de rejoindre la société civile”, a-t-il dit à l’adresse de ceux qu’il traitait encore il y a peu de “mercenaires” à la solde du Soudan.

Ghazi Salaheddine, conseiller de Bachir, a déclaré que les deux présidents avaient signé un protocole spécifiant qu’aucune des deux parties ne donnera abri aux rebelles d’en face et que ceux-ci seraient encouragés à participer à des processus électoraux ou politiques.
Déby et Bachir ont apporté leur soutien aux négociations pour la paix au Darfour qui se déroulent actuellement au Qatar et dont le médiateur, Djibril Bassole, a déclaré qu’il serait facilité par la visite du président tchadien à Khartoum.

Ghazi Salaheddine a déclaré que le Tchad et le Soudan allaient mettre sur pied une force conjointe pour surveiller leur frontière commune et entreprendre la construction d’une route reliant Abéché, au Tchad, à El Geinena au Darfour, où sera établi le QG de cette force.
La force conjointe, avec 3000 hommes, devra surveiller une frontière longue de 2000 kilomètres et éviter les incursions des groupes armés de part et d’autre du Darfour.

Les deux voisins avaient signé mi-janvier à N’Djamena un “accord de normalisation” assorti d’un “protocole de sécurisation des frontières” qui prévoit le déploiement d’une force mixte à la frontière.
Dans ce cadre, les rebelles soudanais de la région du Darfour ont jusqu’au 21 février pour quitter le territoire tchadien. En face, le Soudan se préparerait à expulser une partie des rebelles tchadiens présents sur son sol.
Selon le président soudanais, des projets de développement conjoints vont aussi être mis en œuvre dans les zones frontalières afin d’aider les populations affectées par le conflit au Darfour.

Les deux pays se réconcilient, du moins en apparence, car des échéances électorales approchent : au Soudan, un référendum sur l’autodétermination du Sud aura lieu dans un an. Lire sur ce sujet “Sud-Soudan : la guerre menace“. Le risque de sécession est réel, et beaucoup d’éléments laissent penser que le président soudanais ne laissera pas le Sud devenir indépendant. Si la guerre civile doit redémarrer au Sud-Soudan, il préfère conforter ses positions sur la situation au Darfour et avec le Tchad.
Du côté tchadien, le président est en campagne électorale, avec des législatives prévues en novembre 2010 et une présidentielle en avril 2011.


4- Les humanitaires inquiets d’un éventuel départ des forces de maintien de la paix

Dans la région instable de l’est du Tchad, les travailleurs humanitaires surveillent avec inquiétude les discussions sur un éventuel retrait des forces de maintien de la paix des Nations Unies, depuis que le gouvernement a dit qu’il voulait que la mission quitte le pays à la fin de son mandat, le 15 mars prochain.

« La principale préoccupation des agences humanitaires concerne l’impact [qu’aurait ce départ] sur la situation de sécurité », a dit, sous couvert d’anonymat, un travailleur humanitaire dans l’est du Tchad.
« Si le gouvernement tchadien peut créer les conditions permettant aux opérations humanitaires de se poursuivre dans un environnement sécurisé, très bien. Mais sinon, continuer le travail humanitaire ici sera très difficile ».

Un des rôles de la MINURCAT consiste à protéger les civils, et notamment les quelque 500 000 réfugiés et déplacés dans l’est du Tchad. Dans cette région, malgré la présence des militaires et de la police, les travailleurs humanitaires et d’autres civils sont régulièrement la cible de braquages de véhicules, d’enlèvements et de vols commis par des groupes armés.
Le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) a dit que l’insécurité était « une préoccupation majeure », et que de « graves crimes » affectaient les organisations humanitaires et les civils dans l’est.

Vu la situation, l’ONU exige que son personnel humanitaire soit accompagné d’escortes de sécurité. Certaines ONG refusaient jusqu’à présent les escortes, afin d’afficher leur neutralité aux groupes armés.
Mais Laurette Mokrani, responsable du bureau de l’Agence des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) à Goz Beida, à 220 kilomètres au sud d’Abéché, a expliqué en décembre à IRIN qu’il était de moins en moins facile d’agir rapidement compte tenu de la difficulté d’obtenir une escorte. « Avant, lorsqu’il y avait une urgence sur le terrain, on pouvait envoyer une équipe immédiatement, ce qu’on ne peut plus faire maintenant si on n’obtient pas d’escorte ».

En octobre, au cours de la plus récente campagne de vaccination contre la poliomyélite, supervisée par l’UNICEF et l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les demandes d’escortes sont restées sans réponse pendant des semaines, selon l’expert de l’OMS pour la surveillance de l’est du Tchad, Mohammed Mohammedi.
Les hommes ne sont pas assez nombreux pour répondre à toutes les demandes d’escortes, a dit Gavin Egerton, agent de liaison pour la MINURCAT.

Même les 5 200 hommes prévus au départ au sein de la MINURCAT ne suffiraient pas à assurer la sécurité dans l’est du Tchad, selon M. Aherne, commandant adjoint de la MINURCAT. « La zone que nous devons couvrir fait 1 000 kilomètres par 450 kilomètres – croyez-vous vraiment que 5 200 ou même 10 000 hommes pourraient assurer parfaitement la sécurité d’un territoire aussi vaste ? »

Comme le soulignait le groupe de réflexion et de formation français Urgence – Réhabilitation – Développement (URD) dans un document de travail sur l’espace humanitaire dans l’est du Tchad : « Les escortes armées ne peuvent offrir une protection absolue et pourraient même créer… un risque accru de violence. En effet, le DIS a été attaqué à plusieurs reprises ».
Selon M. Aherne, le véritable problème, c’est l’impunité. « La responsabilité de la sécurité au Tchad repose sur le gouvernement… Il doit y avoir un meilleur système de justice et de meilleures politiques ».

Justement, afin de lutter contre l’impunité dans l’est, le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et la MINURCAT ont lancé début décembre à Abéché une formation de mise à niveau des juges de paix. Selon la MINURCAT, « ces juges de paix, issus des administrations locales, sont chargés de rendre la justice au niveau communautaire palliant à une carence de magistrats professionnels dans cette région du pays ».

Ce projet contribuera notamment à la lutte contre l’impunité et au respect de l’État de droit.
« Il s’agit d’une étape importante du renforcement de la justice à l’est du Tchad », a déclaré le Représentant spécial du Secrétaire général, Victor Angelo.
Le projet de formation des juges de paix vient en complément aux efforts de professionnalisation de la magistrature tchadienne entrepris par le ministère de la justice, et contribuera à la lutte contre l’impunité et au respect de la loi.

Selon le représentant militaire du gouvernement tchadien auprès des ONG, Yaya Oki Dagashe, les menaces à la sécurité ont été exagérées. « Vous [les médias] répétez toujours qu’un bandit a volé une voiture, qu’un autre a volé autre chose – cela ne veut pas dire que la situation est incontrôlable ». Il a indiqué qu’en plus des forces des Nations Unies, de la police tchadienne et de la police militaire, le Tchad avait déployé des forces armées à la frontière. « Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour éradiquer la criminalité ».

Toutefois, selon le directeur du groupe URD, M. Grünewald, l’impunité est largement répandue. « Elle prend sa source dans les allégeances ethniques, le banditisme organisé, la délinquance, l’insurrection politique et les vendettas fondées sur l’honneur. Ce que certains voient comme du banditisme, d’autres le considèrent comme de l’honneur ».

Alors que la situation continue à se détériorer dans l’est du Tchad, certaines ONG réduisent leurs activités et suppriment certains services à cause des risques d’enlèvements. Cela réduit l’assistance humanitaire apportée aux réfugiés.
Yaya Oki Dagashe a écarté les inquiétudes au sujet du banditisme, et a dit que la région était sous le contrôle total de l’armée nationale.
Des policiers ont été déployés sur ordre du gouvernement de N’Djamena, mais l’insécurité persiste.


5- Une région en voie de “somalisation”

En novembre, le coordonnateur résident des Nations Unies et coordonnateur de l’action humanitaire pour le Tchad, Michele Falavigna, a estimé que l’ONU se devait d’aller au-delà de l’action humanitaire dans l’Est du pays si la communauté internationale voulait stabiliser la situation.
La région est menacée de « somalisation » en raison de l’anarchie qui y règne, a-t-il estimé. Il a ainsi constaté qu’il n’y avait ni tribunal en état de fonctionner, ni prison digne de ce nom, dans une ville comme Abéché.

Il a noté que dans les camps de réfugiés soudanais, il y avait deux fois plus de femmes que d’hommes dans la tranche d’âge 18-59 ans. Pour M. Falavigna, l’explication tient au fait que si des hommes retournent, en effet, cultiver leurs terres, certains prennent les armes en se mettant aux ordres des seigneurs de la guerre, alors que d’autres se livrent à divers trafics.
« Nous devons offrir l’espoir d’une vie décente aux jeunes hommes et jeunes filles qui grandissent dans les camps ». Autrement, ceux-ci ne resteront pas éternellement dans ces camps : ils choisissent la « voie la plus facile », celle des armes pour les premiers, des réseaux de prostitution pour les secondes.

M. Falavigna a insisté sur la situation d’insécurité qui prévaut dans la région. Les armes sont massivement disponibles et les enlèvements pour rançons courants : « Il y a un tel niveau diffus de criminalité que quiconque possède le moindre bien peut être attaqué ». « Sans une présence importante de gens en uniforme, il est impossible de garantir la sécurité, sans même parler du développement ».
Il est à craindre que l’assistance humanitaire ne devienne impossible si l’on ne fait rien, car celle-ci est prise pour cible.


6- Rester dans un camp de déplacés ou prendre le risque du retour

Le Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) classe les villages de l’est du Tchad par couleurs – rouge, jaune et vert – pour signaler, en fonction du degré de sécurité, si les personnes déplacées peuvent y retourner sans risques : les personnes originaires de zones classées vertes – « sûres » – ne seront plus considérées comme déplacées, mais peuvent rester dans les camps.

« Les personnes concernées ne seront pas obligées de rentrer chez elles ; elles ont le droit de vivre où elles le souhaitent », a dit en octobre à IRIN Joel Fischel, chef de bureau de l’UNHCR à Goz Beida, une ville de l’est du Tchad. « Mais à partir du moment où les facteurs qui les ont conduites à se déplacer n’existent plus, il n’y a plus de raison de les considérer comme déplacées ».
M. Fischel a dit à IRIN que les personnes déplacées originaires des villages considérés comme sûrs ne recevraient plus ni nourriture ni autres matériels tels que des matelas, des bouilloires et des jerrycans. Cependant, elles auront toujours accès à l’école, aux services de santé et aux points d’eau du camp.

L’agence onusienne estime que plus de 15 000 déplacés ont déjà quitté les camps, retournant pour la plupart dans les zones au sud de Goz Beida qui sont classées vertes dans le nouveau système d’évaluation sécuritaire : Loboutigué, Kerfi et Angarana.
Tandis que certaines personnes sont retournées dans des villages situés près de la frontière avec le Soudan, très peu se sont approchées d’Adé, située directement sur la frontière, et encore en proie à l’insécurité, due notamment au banditisme.

Rester dans les camps présente néanmoins de nombreux inconvéniens, d’une part car les tensions intercommunautaires entre populations hôtes et déplacées sont fortes, en raison de la pression démographique sur les ressources naturelles, mais surtout car l’insécurité dans les camps est prégnante.
Fin septembre, Amnesty International a critiqué la MINURCAT et les gendarmes tchadiens du DIS pour ne pas avoir empêché des viols réguliers survenant dans les camps de réfugiés de l’est du Tchad.
Selon le rapport, les viols surviennent non seulement à l’extérieur des camps, mais même à l’intérieur.

Halime Nassir a dit à IRIN qu’elle ne se sentait pas en sécurité dans le camp. « Il y a toujours des conflits autour des camps quand les femmes sortent chercher du bois et de l’eau supplémentaires. Ici, il n’y a pas assez [de ressources] pour tout le monde. Presque tous les jours, nous apprenons que quelqu’un a été attaqué ; des femmes sont violées. Je ne me sens pas en sécurité ici, dans le camp. Je ne me sentirai pas en sécurité [non plus] si je … retourne dans mon village ».

D’autre part les recrutements forcés sont courants dans les camps de réfugiés.
En septembre par exemple, la décision a été prise de déplacer un camp de fortune dans l’est du Tchad qui abrite 28 000 personnes chassées du Darfour. Selon un porte-parole du HCR, « le camp de réfugiés d’Oure Cassoni est devenu de plus en plus un terrain de recrutement par les milices rebelles d’enfants soldats ».


7- Réévaluer l’empreinte humanitaire

Lorsqu’un véhicule humanitaire est volé à Abéché, une ville de l’est, certaines personnes se réjouissent et disent que l’organisation humanitaire victime du vol a eu ce qu’elle méritait. C’est ce qu’a établi le groupe de réflexion français Urgence – Réhabilitation – Développement (URD), qui prépare un rapport sur l’impact de la présence d’organisations humanitaires internationales sur les habitants d’Abéché.

« Certains pensent que la présence d’organisations humanitaires a fait grimper le coût de la vie [dans la ville] – que l’eau, l’électricité et les logements sont plus chers », a dit François Grünewald, le directeur général du groupe URD.
« C’est pourquoi certains considèrent les vols de voiture comme une forme de justice, comme Robin des Bois qui vole aux riches [pour donner aux pauvres]. Les gens ne voient pas ce que ces organisations font sur le terrain ».

Dans l’est du pays, le Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) se fait voler deux véhicules tout terrain par jour, a dit à IRIN Måns Nyberg, conseiller pour les relations extérieures auprès du HCR.
Abéché était la région la plus affectée en 2008 et a connu, en 2009, un taux de criminalité record envers les organisations humanitaires.
Depuis l’arrivée de réfugiés du Darfour, à la fin 2003, une douzaine d’agences des Nations Unies et des douzaines d’ONG se sont installées à Abéché. La MINURCAT utilise également cette ville comme base depuis mars 2009.

Le système de distribution d’eau de la ville n’était pas préparé à l’arrivée d’une telle quantité de travailleurs humanitaires et de casques bleus, a indiqué M. Grünewald, du groupe URD. « Les locaux entretiennent une relation différente avec l’eau. Les étrangers gaspillent plus et ne cherchent pas à l’économiser ».
L’arrivée des étrangers a également provoqué une hausse des prix des logements et des denrées alimentaires, qui sont désormais « inaccessibles aux habitants vulnérables d’Abéché », a-t-il ajouté.

« Les propriétaires peuvent demander le loyer qu’ils veulent parce qu’ils croient que, d’une manière ou d’une autre, nous sommes capables de payer. Tout le monde s’attend à ce que nous soyons capables de payer la même chose que vous [les étrangers] », a dit Marcel Nguebaroum, infirmier au service de pédiatrie de l’hôpital régional d’Abéché.
Selon lui, bien que les étrangers gagnent plusieurs fois le salaire d’un habitant d’Abéché, les prix sont fixés en fonction des salaires des premiers.

Il est évident que la présence de travailleurs humanitaires pèse sur les ressources locales, mais les organisations qui les emploient cherchent à compenser par d’autres moyens, a dit à IRIN M. Penangnini Touré, l’un des porte-parole de la MINURCAT.
« La MINURCAT utilise le plus souvent ses propres ressources… Elle a creusé ses propres puits pour pouvoir subvenir à ses besoins en eau. Elle achète l’eau potable d’un fournisseur local et la distribue ensuite aux travailleurs sur une base régulière. Grâce aux génératrices des Nations Unies, installées partout où travaille la MINURCAT, la Mission offre par ailleurs l’approvisionnement en électricité à ses employés, mais aussi, dans certains cas, aux populations locales ».

La MINURCAT a aussi réhabilité des pistes d’atterrissage qui après son départ seront gérées par les autorités tchadiennes. Elle a également contribué à améliorer la sécurité locale et créé des emplois en embauchant plus de Tchadiens que d’étrangers, a dit M. Touré à IRIN.
« En réalité, il y a beaucoup plus d’avantages que d’inconvénients ». Toutefois, selon M. Grünewald, les locaux considèrent que la sécurité n’est pas au point et que la majeure partie des employés tchadiens des organisations humanitaires ne viennent pas d’Abéché.

M. Grünewald estime qu’il est temps de réduire les effectifs humanitaires à Abéché. « Depuis le début de la crise, les besoins ont changé. Le centre a grossi, mais dans le même temps, il a perdu beaucoup d’intérêt ».
En effet, suite à un réaménagement du territoire effectué par le gouvernement, la plupart des réfugiés et des déplacés tchadiens se trouvent dans des zones sous le contrôle des autorités du département de Sila, dont la capitale, Goz Beida, est située à 220 kilomètres au sud d’Abéché.
« Quelle est l’utilité d’une présence à mi-chemin [à Abéché] si elle crée autant de tensions ? », s’interroge M. Grünewald.

Selon Phillipe Adapoe, de l’International Rescue Committee, la plupart des ONG sont très préoccupées par l’impact de la présence humanitaire sur les conditions de vie des locaux. « C’est l’une des raisons pour laquelle l’IRC a décidé de réduire sa présence à Abéché. Nous allons transférer du personnel de soutien à N’djamena [la capitale tchadienne] au début de l’année prochaine ».

On s’attend à ce que le HCR ferme son bureau d’Abéché et transfère environ 70 employés à N’djamena ou plus près des camps en janvier 2010 afin de « rationaliser ses opérations », a dit M. Nyberg à IRIN. La MINURCAT envisage également de transférer du personnel ailleurs, mais rien n’a été décidé pour le moment, a indiqué l’un de ses porte-parole, Michel Bonnardeaux.

Lorsqu’on lui a demandé s’il croyait que le transfert de travailleurs humanitaires ne ferait que déplacer le problème de la hausse des prix et des pressions sur les ressources, le directeur général du groupe URD a répondu que si les habitants pouvaient constater l’impact du travail humanitaire, l’« empreinte humanitaire » serait moins marquée.

« Ce n’est pas très utile de rester à Abéché : nous sommes trop loin du terrain. À Goz Beida toutefois, l’impact des interventions humanitaires est plus apparent et, par conséquent, les tensions sont moins marquées entre la communauté humanitaire et les habitants. Il est impossible d’éliminer complètement la présence humanitaire dans l’est [du Tchad], mais il est possible de minimiser son empreinte et d’éviter d’avoir un impact négatif sur la vie des locaux ».

Sources : Reuters, AP, AFP, ONU, IRIN, MINURCAT

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