Bolivie : la tension reste vive avec les régions sécessionnistes

1- Rappel du contexte
Pays le plus pauvre d’Amérique du Sud mais pourvu de richesses minières (étain, fer, cuivre…), la Bolivie, peuplée de 10 millions d’habitants, possède aussi la 2e réserve de gaz d’Amérique du sud, après celle du Venezuela. La majorité de la population est d’origine indienne, mais la vie politique et économique a longtemps été dominée par une petite élite sociale d’origine européenne.

Evo Morales, un Indien Aymara, est le premier président bolivien issu de la communauté indigène. Il est au pouvoir depuis décembre 2005 et est l’allié d’Hugo Chavez, le président vénézuélien farouche opposant des Etats-Unis et admirateur du communiste cubain Fidel Castro.
Le président socialiste et son gouvernement de gauche sont en butte à l’opposition de régions autonomistes.

La Bolivie est clairement coupée en 2 :
–          Les partisans de Morales : les communautés misérables des hauts-plateaux andins à l’ouest. Ce sont 3 régions peuplées de paysans aymaras et quechuas, petits producteurs de coca.
–          Les partisans des gouverneurs défendant l’autonomie et le système économique libéral : la population métisse ou blanche qui vit dans les plaines de l’est et du sud où sont concentrées les terres fertiles et les hydrocarbures. Ce sont 6 régions. Le gaz est exploité par des compagnies pétrolières dont Repsol (Espagne), Total (France), Petrobras (Brésil) et British Gas (BG).


2- La nouvelle Constitution a finalement été approuvée
Fin novembre 2007, le ton montait déjà entre les gouverneurs des régions grévistes et Morales, qui avait décrété l’expropriation de 180.000 hectares de terre pour les redistribuer aux indiens guaranis, une forte minorité longtemps oubliée.
Les positions se sont radicalisées après le référendum du 10 août, au cours duquel 67% des électeurs avaient confirmé leur soutien à Morales.

Si le président était sorti largement conforté du référendum, c’était aussi le cas des gouverneurs des régions autonomistes, car le référendum portait sur la confirmation des mandats non seulement du président, mais aussi des gouverneurs dans leur ensemble.
Morales avait donc décidé, suite au référendum, de proposer un dialogue avec l’opposition autonomiste et les syndicats, alors que le dialogue était totalement bloqué depuis quasiment une année sur plusieurs dossiers brûlants : le projet de nouvelle constitution, les autonomies régionales et la répartition de l’impôt sur les hydrocarbures (IDH).

Pour une fois, l’opposition avait accepté de rencontrer Morales, mais les réunions s’étaient rapidement crispées lorsque les gouverneurs avaient exigé que le gouvernement revienne, au moins partiellement, sur la décision prise en 2007 d’affecter les ressources provenant d’un impôt sur les hydrocarbures (IDH), soit 166 millions de dollars, aux retraites des personnes âgées. Cet impôt était auparavant affecté aux régions et est considéré comme vital par les gouverneurs de l’opposition.

Les gouverneurs ont aussi demandé la reconnaissance de l’autonomie des régions de Santa Cruz (est), Tarija (sud), Beni et Pando au nord. Après l’échec des réunions, les provinces sécessionnistes ont appelé en août à une campagne de blocage de routes dans leurs régions respectives.
Des heurts violents entre militants pro-Morales et partisans de l’opposition ont ensuite dégénérés, et le pays était au bord de l’implosion à l’automne. 13 militants indigènes ont été abattus.
La nouvelle Constitution est taillée sur mesure pour donner davantage de pouvoirs et de droits à la majorité indienne.

Pour Morales, il s’agit de “décoloniser” la majorité indigène pauvre, opprimée depuis des siècles. Mais l’opposition lui reprochait d’organiser un “plébiscite” et d’avoir les mêmes tentations autoritaires que ses collègues vénézuélien Hugo Chavez et équatorien Rafael Correa.
Le texte s’inscrit d’ailleurs dans le cadre de l’offensive menée par plusieurs dirigeants de gauche sud-américains, comme Chavez et Correa, pour renforcer leurs prérogatives, combattre les inégalités sociales les plus criantes et accroître le contrôle de l’Etat sur la vie économique.

Le projet vise à redonner leur place aux langues et aux traditions culturelles du monde indien – comme la suppression de toute référence à l’église catholique, remplacée par la reconnaissance du culte de la Pachamama, la Terre-mère, divinité omniprésente dans les religions andines.
Mais en son cœur, il y a surtout l’autonomie politique qui est accordée à 36 “nations” indigènes, mieux représentées au Congrès. Et un projet de redistribution des terres et de limitation de la taille des propriétés avait mis le feu aux poudres à l’automne, déclenchant les foudres des grands propriétaires terriens, éleveurs ou cultivateurs de soja.

Le calme est ensuite revenu, mais pour présenter son projet de Constitution, M. Morales a dû négocier au Sénat avec l’opposition de droite et modérée et faire modifier 150 articles (sur 400) du projet initial. En effet, si le parti d’Evo Morales domine la Chambre des députés, le Sénat reste contrôlé par la droite.
La nouvelle version du long texte constitutionnel a ainsi permis la tenue du référendum en janvier.
M. Morales a dû affronter durant la campagne l’opposition conservatrice, les gouverneurs de région autonomistes et les églises catholiques et évangéliques craignant la légalisation de l’avortement et du mariage homosexuel.

La nouvelle Constitution a finalement été approuvée en janvier par plus de 60% des électeurs.
Les résultats du référendum ont reflété une fois de plus la coupure entre les régions de montagnes pauvres fidèles au président Morales et celles de plaine de l’est et du sud : le oui l’a emporté dans les bastions politiques traditionnels pauvres soutenant le président. Mais le non demeure largement majoritaire dans les régions prospères de Santa Cruz (est) et Tarija (sud), ainsi qu’au Beni et Pando (nord).

La victoire du “oui” au référendum entraîne aussi la candidature de M. Morales à un dernier mandat (2010-2015). Et elle prévoit que le Congrès approuve une loi électorale ratifiant la date du 6 décembre pour les prochaines élections législatives et présidentielle.
Or, l’opposition était hostile à ce texte de loi parce qu’il prévoit d’accorder 14 sièges à des groupes indigènes minoritaires, ce qui, dit-elle, revient à les accorder à Morales lui-même.
Mais l’imprécision dans la rédaction de certains articles ouvre la porte à des contestations futures, notamment sur le contrôle des vastes réserves de gaz naturel.

La nouvelle Loi fondamentale doit en outre renforcer le contrôle étatique de l’économie, après une première vague de nationalisations dans les secteurs énergétique ou des télécoms.
Avec cette révision constitutionnelle, Morales poursuit l’offensive politique de la gauche sud-américaine en s’inscrivant dans les pas de ses homologues vénézuélien Hugo Chavez et équatorien Rafael Correa.
Les deux dirigeants socialistes ont eux aussi fait modifier la charte fondamentale de leur pays pour étendre leur pouvoir, combattre les inégalités ou mieux contrôler les ressources naturelles.

Les spécialistes expliquent qu’il faudra cinq ans pour faire passer l’arsenal législatif destiné à mettre en œuvre cette nouvelle Constitution. C’est donc une course contre la montre qui est engagée, car la droite compte sur la crise financière et le contexte économique pour qu’Evo Morales perde des élections générales cruciales et ne puisse mettre en place la Constitution.


3- Le Congrès de Bolivie vote une loi électorale voulue par Morales
Le Congrès de Bolivie vient d’adopter “dans sa globalité” une loi électorale, quelques heures après l’annonce par le président Evo Morales qu’il entamait une grève de la faim pour protester contre les manœuvres d’obstruction de l’opposition contre ce texte.
Il reste aux parlementaires à voter sur les détails de cette loi de réforme électorale, qui devrait aider le président socialiste à obtenir plus facilement le contrôle du Congrès lors des élections législatives qui doivent avoir lieu en décembre.

Morales avait commencé son jeûne quelques heures plus tôt, en accusant ses adversaires de droite de faire obstacle à cette loi électorale. A travers la Bolivie, des centaines de membres de groupes indigènes et des syndicalistes avaient également entamé une grève de la faim en soutien à Morales.
La tension est montée depuis la semaine dernière entre le Mouvement vers le socialisme (MAS, au pouvoir) et l’opposition au sujet de ce projet de loi, qui donnerait un coup de pouce au président en allouant davantage de sièges aux régions pauvres, rurales.

Les alliés de Morales contrôlent la chambre basse de Bolivie, mais l’opposition est majoritaire au Sénat, ce qui permet à ses opposants politiques de faire obstacle au projet de réforme électorale.
“Confronté à la négligence d’une poignée de parlementaires néo-libéraux, nous n’avons pas d’autre choix que de prendre cette mesure (la grève de la faim). Ils ne veulent pas adopter une loi qui garantisse l’application de la Constitution”, avait expliqué Morales à la presse au palais présidentiel de La Paz.
Des parlementaires avaient échangé des insultes, jeudi soir, au cours d’un débat houleux sur le projet de loi. Certains opposants avaient qualifié le gouvernement de Morales de “totalitaire”.


4- Les Etats-Unis soutiendraient l’opposition de droite ?
Début mars, le président Morales, six mois après avoir expulsé l’ambassadeur américain à La Paz, a déclaré non grata le 2e secrétaire de l’ambassade, Francisco Martinez, le soupçonnant d’avoir conspiré contre le gouvernement bolivien. Il l’a accusé d’avoir été “en contact permanent avec des groupes d’opposants, durant tout le processus de la conspiration” qui selon lui a eu lieu en septembre 2008, au moment de protestations violentes dans des provinces du pays tenues par l’opposition de droite.

Le chef de l’Etat entretient depuis 2005 des relations conflictuelles avec Washington, qui ont culminé l’année passée avec l’expulsion de l’ambassadeur américain Philip Goldberg, puis en novembre de l’agence de lutte anti-drogue (DEA) après 35 ans de présence en Bolivie.
Washington, reprochant à Morales de trainer les pieds dans la lutte contre le trafic de cocaïne, a ensuite dénoncé en décembre l’accord de libre échange en vigueur depuis 1991. La suspension de cet accord se traduira selon les estimations par la perte de 20.000 emplois boliviens et de 150 millions de dollars par an.

L’ambassadeur Philip Goldberg avait été expulsé car accusé de soutenir les régions sécessionnistes de Bolivie. De plus, le gouvernement bolivien l’accusait de fournir une aide financière aux opposants de droite via l’USAID, l’agence américaine pour l’aide au développement.
Dans le cas de M. Francisco Martinez, le président Morales l’a accusé d’avoir été en contact avec d’ex-policiers qui opéraient avec une unité de renseignements de la police dissoute en janvier 2008.

L’anti-libéral Morales, proche du Cubain Fidel Castro et du Vénézuélien Hugo Chavez, a régulièrement entretenu des relations très tendues avec la précédente administration US, mais il avait évoqué son espoir que le nouveau président Barack Obama change la politique en Amérique Latine, tandis que des ministres avaient évoqué la disposition de la Bolivie à renouer les relations avec Washington.
De nombreux Boliviens reprochent à Morales ses mauvaises relations avec les Etats-Unis et sa sympathie à l’égard d’Hugo Chavez, promoteur de la révolution bolivarienne et grand pourfendeur de “l’empire américain”.

Face aux menaces sécessionnistes, Morales avait reçu le soutien de Danielle Mitterrand, veuve de l’ancien président français : elle avait dénoncé en avril 2008 l’indifférence de la France, en la personne de Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, ainsi que le soutien des Etats-Unis aux revendications autonomistes. Selon elle, les tentatives de renversement du gouvernement de M. Morales se font “avec le soutien affirmé publiquement des représentants du gouvernement des Etats-Unis”.


5- Evo Morales n’est pas seul contre le trafic de drogue
La Bolivie est le 3e pays producteur de cocaïne après la Colombie et le Pérou.
En septembre, alors que les relations avec les USA étaient au plus mal, les Etats-Unis ont inscrit la Bolivie sur la liste noire des pays encourageant le trafic de drogue, aux côtés du Venezuela et de la Birmanie, jugeant que La Paz avait “donné la preuve de son échec” à combattre la production de cocaïne.

“La Bolivie est un producteur majeur de drogue, et sa politique et ses actions ont entraîné une détérioration notable de sa coopération avec les Etats-Unis. La décision n’a pas été prise à la légère”, avait souligné David Johnson, le responsable de la lutte contre la drogue au Département d’Etat américain. Il avait insisté sur le fait qu’Evo Morales, ancien syndicaliste défendant les producteurs de coca, encourage les agriculteurs à augmenter la production de la feuille que beaucoup de Boliviens mâchent et utilisent comme un stimulant.

Puis Morales a expulsé en novembre l’agence de lutte anti-drogue (DEA), après 35 ans de présence en Bolivie, et les USA ont dénoncé l’accord de libre échange en vigueur depuis 1991 et accordant une aide à la Bolivie pour lutter contre le trafic de drogue.
Lorsqu’Evo Morales a suspendu les opérations du DEA, l’accusant d’espionnage et de soutien à des “groupes criminels” qui complotent contre son gouvernement, il a précisé que La Paz avait éradiqué depuis le début 2008 plus de 5.000 hectares de plantation illégale de coca, le minimum requis par une loi adoptée par la Bolivie en 1988 sous pression américaine.

Alors que le président français se rendra en Bolivie en septembre prochain, Morales a fait part de “son intérêt” pour l’acquisition d’hélicoptères d’Eurocopter, dont “la Bolivie a besoin (…) pour la lutte contre le narcotrafic”. Nicolas Sarkozy “a dit qu’il l’aiderait à obtenir les financements en permettant l’acquisition”.
Selon l’Office contre la drogue et le crime de l’ONU, la production de coca a augmenté en Bolivie et au Pérou, de 5% et 4% respectivement.

Pour montrer sa motivation à enrayer ce fléau, Evo Morales avait annoncé en juin sa démission de son poste de chef du syndicat des producteurs de coca, un poste qui lui a permis de lancer sa carrière.
Il avait en effet conservé ses fonctions à la tête du puissant syndicat après son élection au sommet de l’Etat en 2005, et demandait souvent conseil sur sa politique lors des réunions de l’organisation.
Il s’était fait connaître en prenant la tête des mouvements de résistance contre la volonté américaine d’éradiquer les cultures de coca, ingrédient de base de la cocaïne.


6- Alliance avec la Russie
Par ailleurs, en février dernier, la Russie et la Bolivie ont scellé leur coopération militaire et énergétique lors de la visite à Moscou du président bolivien, Moscou réaffirmant ainsi sa présence en Amérique latine, une zone où les Etats-Unis exercent traditionnellement une forte influence.
La coopération avec l’Amérique latine, et notamment avec la Bolivie, est “un choix conscient fait par la Russie” qui ne “vise pas à entrer en concurrence avec qui que ce soit”, a déclaré le président russe Dmitri Medvedev dans une allusion claire aux Américains.

M. Morales, premier dirigeant bolivien à se rendre en Russie, a de son côté salué le “retour de la Russie en Amérique latine” disant apprécier son rôle “pour l’établissement d’un monde multipolaire”.
Les deux pays ont signé des accords de coopération militaro-technique, sur la lutte contre le trafic de drogue et une déclaration commune qui prévoit un renforcement de la coopération énergétique.
“La Russie contribuera à la construction de gazoducs et à l’exploration de gisements en Bolivie”, a déclaré M. Medvedev.

Gazprom pourrait investir 3 milliards de dollars dans l’exploration de nouveaux gisements d’hydrocarbures en Bolivie, rapportait le quotidien russe Kommersant citant des sources au sein du groupe russe ajoutant qu’un accord dans ce sens était en préparation. Gazprom est déjà présent dans ce pays qui possède les deuxièmes plus grandes réserves de gaz d’Amérique latine (1,34 Mds de m3), derrière le Venezuela.
L’accord militaire prévoit notamment des livraisons à d’hélicoptères russes à La Paz. “Dans l’avenir la liste de produits pourrait s’élargir”, a déclaré M. Medvedev.

La lutte antidrogue aux côtés de Moscou est cruciale pour la Bolivie.
La Russie cherche à réaffirmer sa présence en Amérique latine, où M. Medvedev s’est rendu en tournée fin novembre, au moment où des manœuvres marines militaires communes russes et vénézuéliennes se tenaient au large du Venezuela. Ces exercices ont marqué le retour de la présence militaire de Moscou dans les Caraïbes depuis la fin de la guerre froide.


7- Des problèmes avec la “justice communautaire”
La nouvelle constitution consacre aussi le code moral des Aymara – communauté dont est issu le chef de l’Etat -, “Ne soit pas fainéant, ne ment pas, ne vole pas”, qui devient le principe éthique du pays.
Les pratiques spirituelles des Indiens s’en trouvent protégées par la loi et les communautés indigènes obtiennent le droit de poursuivre les criminels conformément aux traditions pré-colombiennes.
Certains responsables politiques seront en outre tenus, dans des circonstances définies, de parler le dialecte indigène.

Cependant, concernant les traditions pré-colombiennes, une série de lynchages publics et de passages à tabac contre des voleurs présumés en novembre ont lancé la polémique sur la “justice communautaire”, une pratique indigène courante dans le pays, dont les autorités ont dénoncé le dévoiement. Evo Morales n’imaginait pas cette dérive lorsqu’il avait inscrit le principe d’un usage local de la justice dans la nouvelle Constitution.
Le vice-ministre bolivien de la Justice, Wilfredo Chavez, a lui-même reconnu que 60% des villages éloignés des centres urbains souffrent d’un “abandon de l’Etat”, tout en plaidant pour le concept de justice communautaire”, en proie à une dérive, selon lui.

De nombreuses voix se sont élevées pour accuser M. Morales d'”avoir libéré un démon”, en encourageant ce “type d’actions” dans le domaine de la justice, au nom du gouvernement.
Après les exactions commise dans le village andin, les autorités ont annoncé l’ouverture d’une enquête et promis d’en “punir les auteurs intellectuels et matériels”. “On ne peut pas se faire justice soi-même”, a assuré le vice-ministre de l’Intérieur, Ruben Gamarra.

Sources : AFP, AP, Reuters

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