Afghanistan : la population poussée dans les bras des talibans

Afghanistan1- Quelques clefs pour comprendre
Les talibans s’étaient progressivement emparés du pouvoir en Afghanistan dans les années 1990, avec l’aide des services de renseignements pakistanais. Ils mènent une insurrection meurtrière depuis qu’ils ont été renversés fin 2001 par une coalition menée par les Etats-Unis, après les attentats du 11 septembre, revendiqués par Al-Qaïda. Depuis, 2 coalitions sous commandement américain y luttent contre leur volonté de retour au pouvoir.

Les Américains soupçonnent les chefs du réseau islamiste Al Qaïda de se cacher dans les zones montagneuses difficiles d’accès, à la frontière de l’Afghanistan et du Pakistan. Or, cette frontière est très poreuse, et les talibans de l’Afghanistan ont toutes facilités pour se réapprovisionner et reprendre des forces au Pakistan. L’insurrection opère principalement depuis les montagnes des deux côtés de cette frontière.
Mais elle remonte vers le nord, menaçant la capitale, Kaboul, où les talibans multiplient les opérations spectaculaires. 3 des 4 routes principales sont d’ailleurs devenues des lieux dangereux.

Peu découragés par les pertes causées au sein de leurs propres rangs, qui se comptent en milliers, ils se rapprochent petit à petit de Kaboul. De plus, en continuant à causer des pertes au sein des forces étrangères et en jouant la carte de l’enlisement du conflit, ils contribuent à jeter le discrédit sur le président Hamid Karzaï et sur ses alliés occidentaux.

Les violences ont redoublé d’intensité malgré la présence renforcée récemment à 113.000 soldats (en majorité des Américains) de deux forces multinationales, l’une de l’Otan, l’autre sous commandement américain ; malgré aussi 200.000 Afghans appartenant aux forces de sécurité.
Et avec les renforts décidés récemment par les USA de 30.000 militaires américains, qui seront principalement déployés dans le sud et l’est, et de 10.000 soldats envoyés par les autres pays, les forces étrangères culmineront bientôt à 150.000 soldats.

En face, le ministre afghan de l’Intérieur a estimé il y a un an que les talibans sont 10.000 à 15.000 combattants. Mais l’OTAN évalue aujourd’hui leur nombre à 30.000 contre 400 en 2004.
Les rangs des talibans ont grossi avec l’arrivée de combattants étrangers venus d’Irak où les violences ont diminué. Les services de renseignement occidentaux ont aussi noté la présence de Tchétchènes, d’Arabes, d’Ouzbeks, et même d’Européens. Les islamistes étrangers représentent une menace grandissante en apportant leur savoir-faire aux talibans.

Les talibans se sont regroupés et ont intensifié leur rébellion au cours des 3 dernières années. Ils ont repris le contrôle de vastes régions.
Des attentats, notamment suicide, visent régulièrement les forces de sécurité afghanes et internationales, mais les civils en sont le plus souvent les victimes. Les attentats sont quasiment quotidiens.
Même dans le nord de l’Afghanistan, une région souvent considérée comme sûre, les attaques des talibans sont devenues de plus en plus fréquentes.

Les troupes étrangères subissent de lourdes pertes notamment à cause des bombes artisanales dissimulées sur les bords de routes, responsables de 60% des pertes en 2009.
Le nombre de civils tués a augmenté en 2009. Cependant, le nombre de décès civils attribués aux forces alliées a chuté de 28% par rapport à 2008, « une décrue qui illustre les mesures prises par les forces internationales pour conduire les opérations d’une manière qui réduit le risque pour les civiles », selon un rapport de l’ONU.

Le niveau des violences est le plus élevé depuis 2001. Les attaques des insurgés ont atteint des niveaux record, faisant de 2009 l’année la plus meurtrière, pour les civils comme pour les forces de sécurité. Les attaques des insurgés ont souvent lieu dans des zones densément peuplées.
Depuis 2006, le conflit a fait plus de 12.000 morts.
La police afghane, mal équipée et sous-entraînée, paye un lourd tribut à l’insurrection.

L’ambassadeur d’Afghanistan à l’Onu, Zahir Tanin, reconnaît que la situation s’aggrave. “Malgré le travail difficile effectué par les forces de la coalition internationale et les Afghans, le terrorisme semble être de nouveau en augmentation”. “Les talibans incendient des écoles, réduisent à néant la reconstruction, massacrent des civils”. “Ils attaquent des routes et des régions dans les environs de Kaboul, ce qui perturbe l’aide humanitaire internationale. Ils prennent de plus en plus souvent pour cible des citoyens ordinaires.”

Dans le sud et l’est, les talibans mènent une campagne de menaces, d’enlèvements et d’exécutions sommaires de plus en plus intense et systématique contre les civils. De plus, ils utilisent régulièrement les domiciles des civils et les bâtiments religieux pour leurs activités terroristes.
Ils exploitent aussi les frustrations de la population alimentées par l’insuffisance de l’aide internationale, les victimes civiles des bombardements de la coalition internationale et la pauvreté.

Le gouvernement peine à s’imposer face au pouvoir des armes et de la drogue. L’administration est en outre gangrenée par la corruption.
La violence a atteint son pire niveau depuis 2001, incitant le gouvernement afghan et ses alliés à étudier la possibilité de dialoguer avec les activistes islamistes pour mettre fin aux affrontements. Aucune armée n’a jamais gagné de guerre en Afghanistan, et le conflit ne peut, de l’aveu même de nombreux dirigeants occidentaux, plus être remporté militairement.

De plus, l’élection présidentielle, organisée en août dernier, a été entachée de fraudes et a vu la réélection d’Hamid Karzaï, discrédité aux yeux de la population, mais soutenu par l’Occident.
L’Occident envisage un début de retrait des troupes étrangères à la mi-2011, car le soutien de l’opinion publique à la guerre baisse à mesure que s’alourdit le bilan des soldats étrangers et des civils afghans victimes des combats.

L’élection présidentielle entachée de fraudes, la corruption, le bilan contesté de Karzaï et ses alliances avec des chefs de guerre au passé sanglant ont aussi alimenté les critiques sur l’intervention militaire.
Une des tâches principales des troupes étrangères serait désormais de former les forces de sécurité afghanes, afin de leur permettre de prendre le relai. Mais le défi à relever est titanesque, car il s’agit de former des personnes en majorité illétrées et corrompues.

On se demande si avec leur projet de retrait les Américains et les autres forces étrangères présentes en Afghanistan ne vont pas simplement reconnaître tacitement le gouvernement parallèle mis en place par les talibans dans la majorité des provinces du pays, où le pouvoir central est faible. Si les talibans ont en définitive le pouvoir, leur guerre contre les forces étrangères et contre le gouvernement légitime peut bien s’arrêter, leur victoire étant finalement acquise.


2- Bavures des forces internationales

Au cours de l’opération contre le bastion taliban de Marjah, dans le sud, dimanche une nouvelle bavure a été commise : 12 civils ont été tués par deux tirs de roquettes.
Le chef d’état-major interarmes britannique Jock Stirrup a qualifié cette bavure de “revers très sérieux” pour les efforts visant à rallier le soutien des communautés locales.
Le président afghan Hamid Karzaï, qui avait demandé à l’OTAN d’éviter les pertes civiles durant l’opération, a demandé l’ouverture d’une enquête.

Il arrive régulièrement que des civils, y compris des femmes et des enfants, soient tués accidentellement par les forces étrangères. Le président afghan demande souvent que cela cesse.
Une nouvelle crise a notamment éclaté fin janvier entre Otan et Afghans suite au bombardement par erreur d’une base de l’armée afghane par des troupes de l’Otan.
La plus grave crise concerne un bombardement aérien qui a selon l’Otan fait 142 morts, dont des civils, le 4 septembre dernier à Kunduz (nord) où sont déployés des soldats allemands. L’affaire a fait grand bruit en Allemagne, où elle a déjà eu raison d’un ministre et d’un chef d’Etat-major.

Les bavures des forces alliées sont une grande source de tensions entre le gouvernement et les troupes occidentales. La population a manifesté sa colère à plusieurs reprises ces dernières semaines, visant principalement les Américains.
Les Nations unies assurent cependant que la coalition a réussi à limiter le nombre de victimes civiles depuis que son commandant, le général Stanley McChrystal, a fait diffuser un guide en ce sens l’année dernière. Depuis son arrivée à Kaboul au printemps 2009, McChrystal a fait de la “protection de la population” un axe majeur de sa stratégie.

Mais les consignes enjoignant aux pilotes d’éviter les civils ne datent pas d’hier. Elles ne sont à ce jour toujours pas respectées.
Le prédécesseur du général Stanley McChrystal, le général David McKiernan, avait publié en 2008 une directive semblable à la suite d’une “bavure” qui avait fait de nombreuses victimes civiles.
Et la stratégie des talibans consistant à se cacher parmi la population rend difficile d’éliminer complètement les risques pour les civils. L’armée américaine et l’Otan accusent les talibans de lancer délibérément des attaques dans des zones habitées afin de provoquer des ripostes de la coalition, meurtrières pour la population.

Par ailleurs, toujours afin d’essayer d’obtenir le soutien de la population, McChrystal prévoit de fixer des règles plus strictes aux perquisitions nocturnes, a annoncé en janvier un porte-parole de l’ISAF (Force internationale d’assistance à la sécurité, de l’OTAN).
Ces raids sont en effet devenus l’objet principal des plaintes de la population afghane depuis que McChrystal a limité le recours aux bombardements aériens et aux armes lourdes l’année dernière.

Le porte-parole de l’ISAF a déclaré à l’Associated Press qu’une directive sur ces interventions nocturnes serait promulguée prochainement. “Elle touche à une question qui est probablement la chose la plus irritante socialement que nous faisons, à savoir entrer dans les maisons des gens la nuit”, a-t-il déclaré.
Les forces de l’OTAN ne pourront pas cesser complètement ces opérations, mais tenteront d’y procéder plus fréquemment la journée dans les zones les moins dangereuses, a-t-il ajouté.


3- La population préfère les talibans

Selon le groupe d’études International Council on Security and Development (ICOS), qui a publié une étude fin 2008, les talibans sont en train de gagner la confiance de la population.
“En s’appuyant sur les motifs locaux de mécontentement contre l’Otan et le gouvernement de Kaboul, de l’éradication des champs d’opium aux pertes civiles dans les bombardements, du chômage très élevé au sous-développement chronique en dépit des milliards de dollars d’aide, l’insurrection a réussi à élargir sa base de soutien traditionnel et a gagné une légitimité politique parmi de nombreux Afghans”, juge le Conseil.

Huit ans après la chute des talibans, l’Afghanistan ne dispose toujours pas des services de base (électricité, eau courante, autosuffisance alimentaire), ce qui provoque la colère des Afghans, certains préférant même rejoindre les talibans.
L’Afghanistan dépend de l’aide étrangère pour 90% de ses dépenses. Mais souvent, les donateurs ne versent pas autant d’argent que promis et une grande partie des sommes repart dans les pays donateurs en salaires. Ce décalage est notamment dû aux craintes de corruption. Sur les 25 milliards de dollars accordés à l’Afghanistan depuis 2001, seuls 15 milliards ont été dépensés.

Et malgré cette somme, la plupart des Afghans continuent de vivre dans des maisons en briques de boue séchée, sans installations sanitaires correctes, et sans électricité pour 80% d’entre eux. La mortalité infantile demeure l’une des plus élevées du monde. L’espérance de vie n’atteint pas les 50 ans. De nombreux Afghans souffrent de la sécheresse et de la pénurie alimentaire.
De nombreux Afghans jugent que leur situation ne s’est pas améliorée et a même parfois empiré. La chute du régime des taliban fin 2001 avait suscité des espoirs dans la population d’un pays ravagé par plus de vingt années de guerre.

Aujourd’hui, c’est l’heure de la désillusion. Oussama ben Laden, le chef d’Al Qaïda, est toujours en fuite, les islamistes multiplient attaques et attentats et l’économie du pays ne parvient pas à décoller.
Ali Jan, un homme d’une trentaine d’années, ne cache pas ses opinions – il regrette les taliban et souhaite leur retour. “Avec eux, c’était la sécurité. Aujourd’hui, les Américains tuent des civils et détruisent le pays. Nous sommes obligés d’aider les talibans contre les forces d’occupation parce que les talibans sont des musulmans et des Afghans”.
La frustration et la colère de la population ne se retrouvent pas seulement dans le sud du pays où l’insurrection est très active. Elles se sont étendues à Kaboul, où les islamistes ont intensifié leurs attaques.

Pire encore, de plus en plus d’Afghans pensent que les Américains ont localisé les bases d’Al Qaïda et des talibans au Pakistan mais ne les attaquent pas pour entretenir l’instabilité et justifier ainsi leur présence dans le pays, motivée par des considérations stratégiques régionales, affirmait en août le quotidien Anis, contrôlé par le gouvernement. De nombreux jeunes Afghans désillusionnés et sans travail se tournent vers les milices, notamment fondamentalistes.
De plus, la corruption de nombreux responsables et leur implication dans le trafic de stupéfiants ne fait guère de doute pour de nombreux Afghans. Fin juillet, un ancien diplomate américain a même accusé le président afghan de couvrir le trafic de drogue.


4- Les Afghans se détacheraient des talibans

De nombreux talibans sont soutenus par la population parce qu’ils offrent des services que le gouvernement n’assure pas.
Cependant, le soutien à la présence militaire étrangère progresse en Afghanistan. Près de 7 Afghans sur 10 (68% au lieu de 63% auparavant) sont favorables à la présence des forces américaines, et 61% à l’envoi de troupes supplémentaires, selon un sondage publié en janvier.
Ce soutien chute toutefois dans le sud et l’est du pays, où les combats sont les plus intenses.

Dans le nord de l’Afghanistan, des villageois ont décidé de prendre les armes, face à la multiplication des attaques des talibans, de plus en plus actifs dans cette région jusqu’alors épargnée par les violences.
Dans les villages de la province de Kunduz – où un bombardement de l’Otan a tué près de 90 civils en septembre 2009 -, les habitants témoignent de leur désarroi, pris en étau entre les violences des insurgés et celles des forces internationales.

“Nous en avons marre des talibans”, explique à l’AFP Abdul Jalil Tawakal, chef tribal du district de Qala-i-Zal (province de Kunduz), qui a formé une milice avec d’autres anciens et notables de la région.
“Les talibans comme les soldats étrangers nous assassinent, cela ne peut plus continuer. Alors nous avons décidé de prendre les armes et de chasser les talibans de nos villages. Et maintenant nous vivons à nouveau dans le calme”, poursuit-il.

La région de Kunduz a acquis une importance stratégique avec l’ouverture il y a quelques mois d’une nouvelle route de ravitaillement pour les forces internationales, à partir du Tadjikistan.
Les va-et-vient de convois imposants – pouvant atteindre 1.000 camions – ont attiré les talibans, qui multiplient les embuscades, profitant de la complicité passive d’une partie de la population d’origine pachtoune, comme eux, au sein d’un Nord largement tadjik, ouzbek et hazara.

Jusqu’il y a peu, les opérations des talibans se cantonnaient essentiellement à leurs bastions du Sud, principalement les provinces de Kandahar et du Helmand mais, d’après l’Icos (International Council for Security and Development), un groupe de recherche installé à Londres, leurs activités s’étendent désormais sur 80% du territoire de l’Afghanistan.
“Dans plusieurs districts de Kunduz, les talibans ont mis en place un “gouvernement fantôme”, ils aident les gens à résoudre leurs querelles, ils collectent les impôts, ils patrouillent librement dans les villages”, raconte Nematullah, un habitant de Char Dara.

Les forces de sécurité tentent bien de réagir, mais les attaques se poursuivent…
Le gouverneur de la province, Mohammad Omar, admet que la situation empire, et il met en avant un fort taux de chômage, l’absence de projets de reconstruction et des forces de sécurité en nombre insuffisant.
“La plupart des jeunes n’ont pas de travail et l’ennemi en tire avantage, en les payant pour combattre contre nous”.

Pour autant, le gouverneur Mohammad Omar juge que la situation peut se renverser et il salue l’initiative de groupes privés, comme la milice de Abdul Jalil Tawakal.
“Dans plusieurs districts, les habitants prennent spontanément les armes contre les talibans. C’est quelque chose qui marche et nous espérons avoir prochainement les moyens d’aider ces gens”.


5- Augmentation de l’aide au développement et lutte contre la corruption

Lors de la récente conférence de Londres, la communauté internationale a accepté une hausse de 50% dans les deux prochaines années de l’aide au développement.
Mais “ce soutien est conditionné par les progrès du gouvernement dans le renforcement des mécanismes de gestion des finances publiques” et “la réduction de la corruption”, ont souligné les signataires du communiqué.

Des observateurs étrangers, “experts éminents, afghans et autres”, seront invités à participer à une mission d’évaluation chargée de lutter contre la corruption en Afghanistan, qui effectuera sa première visite en Afghanistan d’ici trois mois”, écrivent les délégués.
L’Occident s’est réjoui de voir Hamid Karzaï promettre une lutte sans merci contre la corruption, un fléau endémique dans tout le pays. Mais les actes semblent tarder à suivre les promesses.

Un rapport officiel américain diffusé en décembre épingle le manque d’indépendance, de compétence et de moyens de l’organisme afghan chargé de combattre la corruption.
Le bureau de supervision “souffre d’importantes faiblesses en terme de capacité opérationnelle”, affirme l’Inspection générale spéciale pour la reconstruction de l’Afghanistan (SIGAR). “Le HOO est largement en sous-effectif, et nombre de ses employés manquent soit d’expérience, soit de compétences de base”.

Le SIGAR pointe également le manque de pouvoirs de l’organisme, et appelle à une révision de la législation afghane à l’origine du HOO.
Parmi ses recommandations, le SIGAR invite le directeur général et son adjoint à démissionner, soit de leurs fonctions dans cet organisme, soit de leurs fonctions de conseillers du président afghan Hamid Karzaï. Il suggère aussi l’envoi par les Etats-Unis de “juges et de spécialistes de la corruption” au sein du HOO afin qu’ils y fournissent des avis. Il propose enfin un effort de coordination de l’aide internationale.

La présidentielle a exposé en pleine lumière la corruption endémique dans le pays. Les bourrages d’urnes et irrégularités observés lors du premier tour de la présidentielle le 20 août dernier ont retardé de plusieurs mois la publication des résultats, avant un second tour qui n’a finalement jamais eu lieu, après le retrait du principal rival de Karzaï, Abdullah Abdullah.
Les Afghans se plaignent régulièrement de devoir graisser la patte des autorités pour obtenir quoi ce que soit dans un pays où le pouvoir du gouvernement s’étend difficilement au-delà des grandes villes.

Policiers et responsables locaux arrondissent régulièrement leurs fins de mois en monnayant leurs services et obtenir le moindre document officiel, acte de naissance, un permis de conduire ou un passeport nécessite généralement de verser des pourboires à plusieurs fonctionnaires.
Pour les responsables de l’OTAN, de telles pratiques entament le soutien de la population vis-à-vis du gouvernement de Kaboul et incitent les habitants des régions rurales à soutenir les talibans.

Un rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) révèle que la corruption est le principal souci de 59% des Afghans, qui arrive devant l’insécurité et le chômage, à 54 et 52%. En effet, 2,5 milliards de dollars auraient été payés en pots de vin dans les 12 derniers mois, somme qui représente 23% du produit intérieur brut du pays et équivaut presque aux revenus du trafic de l’opium (2,8 milliards).
“La corruption est un impôt écrasant sur des gens qui figurent parmi les plus pauvres du monde”, a déclaré le directeur exécutif de l’ONUDC, Antonio Maria Costa.

Il exhorte le président Hamid Karzaï, très critiqué en Occident pour son clientélisme et la corruption de son régime, “à administrer le remède radical de la Convention des Nations unies contre la corruption qu’il a tenu si fermement à ratifier”. L’ONUDC recommande à l’Afghanistan de créer une autorité anticorruption, de rendre les procédures administratives transparentes et de faire publier les revenus des responsables publics.
Suite à ce rapport de l’ONUDC, le gouvernement afghan a indiqué qu’il est « rempli d’erreurs ».

En décembre, bien que condamné à quatre ans de prison pour corruption, le maire de Kaboul continuait à diriger la capitale afghane, ce qui soulevait des questions sur la volonté du président Hamid Karzaï à lutter contre ce genre de comportement au sein des instances dirigeantes, comme il s’y était engagé.
Le maire, qui dit être innocent, est libre en attendant le résultat de son appel devant une autre juridiction. “Je suis maire. Je continue mon travail”, a déclaré à l’Associated Press cet homme de 63 ans.

Le président Karzaï s’est engagé à soutenir les arrestations de personnes impliquées dans des faits de corruption.
Des dirigeants internationaux qui, parallèlement à leurs efforts militaires, fournissent plusieurs milliards de dollars d’aide au pays, ont menacé de retenir des hommes et des fonds en faveur du développement du pays si Karzaï ne s’attaquait pas au problème de la corruption.
Et Washington a prévenu que l’aide financière américaine serait désormais conditionnée aux efforts en matière de lutte contre la corruption.


6- Le dilemme des seigneurs de la guerre en Afghanistan

Ils ont combattu les Soviétiques, renversé les talibans aux côtés des Etats-Unis, soutenu le gouvernement de Kaboul, mais aussi massacré sans vergogne. Alliés embarrassants du président Karzaï, les tout-puissants chefs de guerre représentent le principal obstacle à la paix et l’éradication de la corruption en Afghanistan.

Les seigneurs de la guerre se considèrent comme des patriotes qui défendent leur groupe ethnique dans les nombreuses zones du pays que le gouvernement de Kaboul ne contrôle pas, ou mal.
Hamid Karzaï, issu de l’ethnie pachtoune majoritaire, a recherché leur soutien pour asseoir son fragile pouvoir, se faire réélire et nouer des alliances avec d’autres groupes ethniques.
Mais Washington et ses alliés s’inquiètent de leur puissance, qui sape l’autorité de Kaboul. Comment demander aux Afghans de respecter la loi, payer leurs impôts et soutenir le gouvernement central quand ce dernier est dominé par des hommes ayant acquis pouvoir et fortune par la violence et les trafics ?

La guerre s’éternisant et les pertes militaires se multipliant, les Occidentaux exigent de Karzaï qu’il débarrasse son gouvernement de la corruption et des chefs de guerre.
Les Afghans semblent sur la même ligne : 76% d’entre eux estiment que le pays gagnerait en sécurité si les criminels de guerre étaient traduits en justice, contre 8% qui pensent le contraire, selon un sondage de la Commission indépendante afghane des droits de l’Homme.
L’organisation de défense des droits de l’Homme Human Rights Watch demande que plusieurs hauts responsables du régime Karzaï soient jugés pour crimes de guerre.

Les choses ne sont pas si simples, rétorque le porte-parole de Karzaï, Humayun Hamidzada, affirmant que la participation de tous les acteurs de la société aux plus hautes responsabilités est cruciale pour la stabilité du pays.
Hamid Karzaï a tenté de limiter le pouvoir des chefs de guerre, mais les écarter du gouvernement ou les traduire en justice risquerait d’enflammer les tensions ethniques et de lui aliéner les potentats régionaux dont le soutien est fondamental pour lutter contre l’insurrection.

En outre, selon un rapport du Centre sur la coopération internationale de l’Université de New York, la coalition de l’OTAN s’appuie elle-même sur des milices obéissant à des chefs de guerre locaux, dont certains sont accusés de violations des droits de l’Homme et de trafic de drogue.
Ces circonstances alimentent un climat d’impunité qui touche toute la société afghane : soldats et policiers inféodés aux seigneurs de la guerre pratiquent enlèvements, extorsion de fonds, vol ou viol de femmes, fillettes et garçons, selon des organisations de défense des droits de l’Homme.

Loin de la capitale, les commandants locaux “dirigent leurs propres fiefs avec des milices clandestines, prélèvent des impôts, sont corrompus, volent les terres et trafiquent la drogue (…) sans qu’aucun responsable gouvernemental, aucun juge ou policier puisse s’y opposer”, affirme John Dempsey, de l’Institut américain de la paix.

Le plan stratégique du plus haut responsable militaire américain pour l’Afghanistan, le général Stanley McChrystal, s’il mentionne bien les “potentats locaux” et leurs “fidèles armés”, ne demande pas leur élimination. Les Etats-Unis n’oublient pas qu’ils se sont appuyés sur les milices locales pour lutter avec succès contre Al-Qaïda en Irak, et qu’elles ont aussi fourni de précieux renseignements sur les talibans en Afghanistan.

7- Le retour du général Dostom sème le trouble
Les Occidentaux pensaient s’être débarrassés en 2008 de cet “allié” encombrant, en attendant de le voir un jour, peut-être, jugé pour ses crimes. Las, le président Hamid Karzaï a rappelé le général Dostom à de hautes fonctions militaires, semant le trouble chez ses alliés et les défenseurs des droits de l’Homme.

Abdul Rachid Dostom, 55 ans, seigneur de la guerre d’origine ouzbèke, ancien général de l’Afghanistan communiste coutumier des changements de camp, est précédé d’une réputation sulfureuse. Les autorités internationales lui reprochent des massacres sanglants et arbitraires pendant sa longue carrière militaire.
Les défenseurs des droits de l’Homme lui attribuent entre autres la responsabilité d’un massacre de 2.000 prisonniers talibans en 2001.

Le président Hamid Karzaï vient pourtant de le rétablir dans ses fonctions de chef d’état-major de l’armée afghane. Il était titulaire du poste jusqu’à ce qu’en 2008 il refuse de collaborer à une enquête sur la disparition d’un rival, et soit poussé vers la sortie.
Pour M. Karzaï, la promotion de Dostom a plusieurs avantages : le général, pas très regardant sur les méthodes, est un militaire d’expérience, et sa notoriété en fait un rabatteur dans la communauté ouzbèke d’Afghanistan.

Cette dépendance, soulignent ses opposants, illustre pourtant la difficulté du président afghan à rompre les liens qu’il entretient avec des seigneurs de la guerre, des liens indispensables pour quadriller tant bien que mal le terrain que lui disputent les talibans dans ce pays en guerre.
Au même titre que Londres, Washington est préoccupé par le retour du général Dostom. “Comme nous l’avons souligné à de multiples reprises dans le passé, les Etats-Unis sont inquiets de voir un rôle de premier plan, quel qu’il soit, dévolu à M. Dostom”, explique la porte-parole de l’ambassade américaine à Kaboul, Caitlin Hayden.

Le personnage est aussi violemment contesté par certains de ses concitoyens.
“Le général Dostom rejoint un gouvernement qui souffre d’un manque de légitimité constitutionnelle” et qui “baigne dans la corruption et l’inefficacité”, a attaqué le Mouvement des droits en Afghanistan.
En faisant une place au général Dostom dans l’organigramme de l’Etat, “M. Karzaï ne peut pas envoyer un authentique message de paix à l’opposition armée” ni “convaincre les Afghans qu’ils vivent dans une société juste où leurs droits sont protégés par l’Etat”, ajoute le mouvement indépendant.

La politique de main tendue à laquelle s’essaie M. Karzaï avec ses adversaires talibans pourrait en effet souffrir de la promotion de Dostom, qui a combattu ces mêmes talibans avec la méthode dure.
Noor Olhag Olomi, parlementaire de la région de Kandahar, estime que cette nomination est “une violation des droits de l’Homme” infligée aux Afghans victimes des exactions du général.
Dostom compte naturellement des partisans très engagés.

Pour Ismail Manshi, proche allié de Dostom, les critiques à l’égard du général visent en fait la minorité ouzbèke (10% de la population, selon les estimations). “Il y a eu des centaines de disparus sous le régime taliban, des gens dont on ne sait pas ce qu’ils sont devenus. Les défenseurs des droits de l’Homme qui maudissent Dostom pour avoir tué des talibans devraient ouvrir une enquête sur tous ceux qui ont été impliqués dans ces tueries”, avance-t-il.

Sources : AFP, AP, Reuters, ONU, IRIN

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