Afghanistan : la situation humanitaire est catastrophique

Afghanistan1- Des clefs pour comprendre
Les talibans s’étaient progressivement emparés du pouvoir en Afghanistan dans les années 1990, avec l’aide des services de renseignements pakistanais. Ils mènent une insurrection meurtrière depuis qu’ils ont été renversés fin 2001 par une coalition menée par les Etats-Unis, après les attentats du 11 septembre, revendiqués par Al-Qaïda. Depuis, 2 coalitions sous commandement américain y luttent contre leur volonté de retour au pouvoir.

Les Américains soupçonnent les chefs du réseau islamiste Al Qaïda de se cacher dans les zones montagneuses difficiles d’accès, à la frontière de l’Afghanistan et du Pakistan. Or, cette frontière est très poreuse, et les talibans de l’Afghanistan ont toutes facilités pour se réapprovisionner et reprendre des forces au Pakistan. L’insurrection opère principalement depuis les montagnes des deux côtés de cette frontière.
Mais elle remonte vers le nord, menaçant la capitale, Kaboul, où les talibans multiplient les opérations spectaculaires. 3 des 4 routes principales sont d’ailleurs devenues des lieux dangereux.

Peu découragés par les pertes causées au sein de leurs propres rangs, qui se comptent en milliers, ils se rapprochent petit à petit de Kaboul. De plus, en continuant à causer des pertes au sein des forces étrangères et en jouant la carte de l’enlisement du conflit, ils contribuent à jeter le discrédit sur le président Hamid Karzaï et sur ses alliés occidentaux.

Les violences ont redoublé d’intensité malgré la présence renforcée récemment à 113.000 soldats (en majorité des Américains) de deux forces multinationales, l’une de l’Otan, l’autre sous commandement américain ; malgré aussi 200.000 Afghans appartenant aux forces de sécurité.
Et avec les renforts décidés récemment par les USA de 30.000 militaires américains, qui seront principalement déployés dans le sud et l’est, et de 10.000 soldats envoyés par les autres pays, les forces étrangères culmineront bientôt à 150.000 soldats.

En face, le ministre afghan de l’Intérieur a estimé il y a un an que les talibans sont 10.000 à 15.000 combattants. Mais l’OTAN évalue aujourd’hui leur nombre à 30.000 contre 400 en 2004.
Les rangs des talibans ont grossi avec l’arrivée de combattants étrangers venus d’Irak où les violences ont diminué. Les services de renseignement occidentaux ont aussi noté la présence de Tchétchènes, d’Arabes, d’Ouzbeks, et même d’Européens. Les islamistes étrangers représentent une menace grandissante en apportant leur savoir-faire aux talibans.

Les talibans se sont regroupés et ont intensifié leur rébellion au cours des 3 dernières années. Ils ont repris le contrôle de vastes régions.
Des attentats, notamment suicide, visent régulièrement les forces de sécurité afghanes et internationales, mais les civils en sont le plus souvent les victimes. Les attentats sont quasiment quotidiens.
Même dans le nord de l’Afghanistan, une région souvent considérée comme sûre, les attaques des talibans sont devenues de plus en plus fréquentes.

Les troupes étrangères subissent de lourdes pertes notamment à cause des bombes artisanales dissimulées sur les bords de routes, responsables de 60% des pertes en 2009.
Le nombre de civils tués a augmenté en 2009. Cependant, le nombre de décès civils attribués aux forces alliées a chuté de 28% par rapport à 2008, « une décrue qui illustre les mesures prises par les forces internationales pour conduire les opérations d’une manière qui réduit le risque pour les civiles », selon un rapport de l’ONU.

Le niveau des violences est le plus élevé depuis 2001. Les attaques des insurgés ont atteint des niveaux record, faisant de 2009 l’année la plus meurtrière, pour les civils comme pour les forces de sécurité. Les attaques des insurgés ont souvent lieu dans des zones densément peuplées.
Depuis 2006, le conflit a fait plus de 12.000 morts.
La police afghane, mal équipée et sous-entraînée, paye un lourd tribut à l’insurrection.

L’ambassadeur d’Afghanistan à l’Onu, Zahir Tanin, reconnaît que la situation s’aggrave. « Malgré le travail difficile effectué par les forces de la coalition internationale et les Afghans, le terrorisme semble être de nouveau en augmentation ». « Les talibans incendient des écoles, réduisent à néant la reconstruction, massacrent des civils ». « Ils attaquent des routes et des régions dans les environs de Kaboul, ce qui perturbe l’aide humanitaire internationale. Ils prennent de plus en plus souvent pour cible des citoyens ordinaires. »

Dans le sud et l’est, les talibans mènent une campagne de menaces, d’enlèvements et d’exécutions sommaires de plus en plus intense et systématique contre les civils. De plus, ils utilisent régulièrement les domiciles des civils et les bâtiments religieux pour leurs activités terroristes.
Ils exploitent aussi les frustrations de la population alimentées par l’insuffisance de l’aide internationale, les victimes civiles des bombardements de la coalition internationale et la pauvreté.

Le gouvernement peine à s’imposer face au pouvoir des armes et de la drogue. L’administration est en outre gangrenée par la corruption.
La violence a atteint son pire niveau depuis 2001, incitant le gouvernement afghan et ses alliés à étudier la possibilité de dialoguer avec les activistes islamistes pour mettre fin aux affrontements. Aucune armée n’a jamais gagné de guerre en Afghanistan, et le conflit ne peut, de l’aveu même de nombreux dirigeants occidentaux, plus être remporté militairement.

De plus, l’élection présidentielle, organisée en août dernier, a été entachée de fraudes et a vu la réélection d’Hamid Karzaï, discrédité aux yeux de la population, mais soutenu par l’Occident.
L’Occident envisage un début de retrait des troupes étrangères à la mi-2011, car le soutien de l’opinion publique à la guerre baisse à mesure que s’alourdit le bilan des soldats étrangers et des civils afghans victimes des combats.

L’élection présidentielle entachée de fraudes, la corruption, le bilan contesté de Karzaï et ses alliances avec des chefs de guerre au passé sanglant ont aussi alimenté les critiques sur l’intervention militaire.
Une des tâches principales des troupes étrangères serait désormais de former les forces de sécurité afghanes, afin de leur permettre de prendre le relai. Mais le défi à relever est titanesque, car il s’agit de former des personnes en majorité illétrées et corrompues.

On se demande si avec leur projet de retrait les Américains et les autres forces étrangères présentes en Afghanistan ne vont pas simplement reconnaître tacitement le gouvernement parallèle mis en place par les talibans dans la majorité des provinces du pays, où le pouvoir central est faible. Si les talibans ont en définitive le pouvoir, leur guerre contre les forces étrangères et contre le gouvernement légitime peut bien s’arrêter, leur victoire étant finalement acquise.


2- Une grave situation humanitaire malgré les milliards de dollars pour la reconstruction

20 milliards de dollars d’aide internationale ont été injectés dans le pays depuis fin 2001, sans grand résultat.
Mi-octobre, dans une note adressée au futur président afghan, 16 organisations non gouvernementales (ONG) et organisations de la société civile afghanes et internationales demandaient des améliorations urgentes dans les secteurs de la santé, de l’éducation et des droits de l’homme.

« Le prochain gouvernement afghan doit, de toute urgence, consacrer davantage de ressources à la construction de 6 000 écoles, la formation de 5 000 nouvelles sages-femmes et la professionnalisation des forces de police afin d’améliorer les conditions de vie de la population afghane ». « La situation est grave et exige une action urgente de la part du gouvernement afghan et des principales parties prenantes »
La note critique le gouvernement afghan pour l’omniprésence de la corruption et la faiblesse des institutions qui entravent l’accès aux services essentiels, notamment dans les zones rurales.

En janvier, le rapport du département d’Etat américain a précisé qu’une augmentation importante du nombre d’experts civils est prévue pour contribuer à la reconstruction du secteur agricole de l’Afghanistan, au renforcement du régime et aux efforts de réintégration des combattants talibans qui renoncent à al Qaïda. Le rapport dit que l’augmentation du nombre d’experts civils sera supérieure au récent triplement des civils américains en Afghanistan, qui sont passés de 320 il y a un an à un millier.

Les États-Unis et leurs partenaires de l’OTAN envisagent de nommer un Haut Représentant civil pour l’Afghanistan pour assurer que la reconstruction se concentre sur les priorités.
Le Chef de la MANUA (l’ONU en Afghanistan), Kai Eide, s’est récemment plaint que certaines équipes provinciales de reconstruction n’en faisaient « qu’à leur tête » sans prendre en considération les priorités de l’État.

Certains responsables onusiens estiment que cette situation contribue à l’inefficacité des efforts de reconstruction, qui ont pris du retard malgré les milliards de dollars consacrés à l’Afghanistan depuis le début de la guerre en l’automne 2001.
Selon des sources internationales, le haut représentant civil de l’OTAN distribuerait directement les fonds et l’aide aux provinces et s’assurerait qu’ils ne sont pas détournés par des responsables corrompus.

Dans la province de Kandahar, dominée par les talibans, la situation est particulièrement préoccupante : les affrontements constants et les menaces contre les travailleurs de la santé ont abouti à la fermeture d’au moins 11 des 38 centres de santé de la province, qui selon les estimations, compte plus d’un million d’habitants.
L’absence de prestataires de santé dans les régions rurales est particulièrement problématique pour les femmes, qui ont déjà un accès limité au travail et à l’éducation.

L’aide au développement devrait être orientée vers des provinces stables du centre de l’Afghanistan, où les projets sont plus réalisables et plus efficaces que dans les zones de conflits, d’après les Nations Unies.
« Nous nous concentrons trop sur les provinces en conflit, nous dépensons énormément d’argent dans ces régions, et cela n’a pas beaucoup d’impact à cause du conflit », a déclaré en septembre Kai Eide, représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies en Afghanistan.

« Je crains que si nous ne dépensons pas davantage d’argent pour développer les provinces stables, ces régions deviennent elles aussi instables. Nous devrions voir le conflit comme un signal, et en tirer la leçon, à savoir qu’il faut orienter les financements vers les provinces stables », a expliqué M. Eide.
Habiba Sarabi, gouverneur de Bamyan, a dit partager les inquiétudes de M. Eide. L’Afghanistan compte 26 Equipes de reconstruction provinciales (ERP) dirigées par l’OTAN, dont chacune est présidée par le pays le plus gros contributeur de troupes dans la province, d’après la Force internationale d’assistance et de sécurité (FIAS) de l’OTAN.

Mme Sarabi a indiqué que les ERP les mieux pourvues en financements – celles dirigées par les Etats-Unis et le Royaume-Uni – dépensaient des sommes plus importantes, apparemment dans le but de gagner le soutien de la population locale.
Son point de vue a été appuyé par un porte-parole de la MANUA. « Certains donateurs préfèrent soutenir des projets ou des programmes dans les régions où ils sont susceptibles de mener des interventions militaires, c’est un fait reconnu », a dit à IRIN Aleem Siddique, porte-parole de M. Eide.

Des agences d’aide indépendantes critiquent l’implication des ERP dans les projets humanitaires et de développement, qui conduisent parfois à la confusion entre les acteurs militaires et les travailleurs humanitaires civils.
Cependant, certains émettent de fortes réserves au sujet de l’utilisation de l’aide au développement dans les régions instables. « Ne récompensez pas les provinces instables et productrices de pavot. Récompensez le Bamyan, qui est pacifique et ne produit pas de pavot », a demandé Mme Sarabi.

Certains pensent que le conflit ne peut pas être résolu uniquement par des moyens militaires, et qu’il faut davantage mobiliser les outils de développement pour s’attaquer aux causes profondes des hostilités. « Nous ne vaincrons pas l’extrémisme uniquement par les balles ou les bombes. Ainsi, pour favoriser la sécurité, les opportunités et la justice, nous aurons besoin de spécialistes en agriculture, d’éducateurs, d’ingénieurs et de juristes », a déclaré le président des Etats-Unis, Barack Obama, dans le discours dévoilant sa nouvelle stratégie pour l’Afghanistan et le Pakistan.


3- L’augmentation de troupes étrangères pourrait-elle aggraver la vulnérabilité ?

Des milliers de nouveaux soldats étrangers arrivent en Afghanistan cette année, mais certaines organisations humanitaires expriment leurs craintes que cela puisse provoquer une intensification du conflit, avec des conséquences humanitaires catastrophiques.
Le bilan des morts parmi les civils est de plus en plus lourd, et l’espace humanitaire dans le pays ayant été réduit par l’insécurité, ainsi que par des attaques et des stratégies d’intimidation visant les organisations humanitaires, de nombreuses communautés vulnérables ont un accès réduit, voire inexistant, aux services essentiels.

Aujourd’hui, les organisations humanitaires n’ont plus accès à 43% du territoire afghan.
Des dizaines de travailleurs humanitaires ont été tués, kidnappés ou menacés ces dernières années, et les attaques contre les convois humanitaires ne cessent de se multiplier.
Le sud, le sud-ouest, l’est et le centre du pays sont des zones où beaucoup d’organisations internationales ne s’aventurent pas.

« D’après notre expérience, depuis 2005, chaque renfort massif des troupes a conduit à l’intensification et à la propagation du conflit, et à une augmentation du nombre de victimes civiles », a dit à IRIN Reto Stocker, directeur de la délégation du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en Afghanistan.
Le président Obama a dit que les 30 000 soldats américains supplémentaires contribueraient à sécuriser certaines zones et à créer des environnements sûrs favorisant le développement, mais les talibans ont annoncé qu’ils renforceraient leur campagne de violence en 2010, et ils s’y sont déjà employés, y compris pendant l’hiver, qui est traditionnellement une période d’accalmie.

Une intensification du conflit pourrait avoir un impact désastreux sur les civils, qui sont déjà gravement affectés par les combats, d’après des agences humanitaires. Les organisations craignent aussi d’être elles-mêmes de plus en plus la cible d’attaques, les insurgés cherchant à créer une impression générale d’insécurité, et rendant ainsi le travail humanitaire plus risqué et plus difficile.
L’augmentation du nombre de soldats pourrait en outre renforcer l’implication des militaires dans les projets civils, humanitaires et d’aide, brouillant encore davantage les frontières entre les civils et les militaires.

Les principes humanitaires traditionnels insistent sur l’importance de l’indépendance et de l’impartialité de l’aide, qui doit être au service des victimes et non d’un agenda politique quelconque. En Afghanistan, il s’est avéré difficile de respecter cette règle.
OCHA a dit avoir lancé un Plan d’action humanitaire de 860 millions de dollars pour 2010, qui place les populations vulnérables en Afghanistan au centre de ses préoccupations. En outre, l’organisation souhaite créer un « Fonds de réponse d’urgence » qui permettrait aux organisations d’avoir accès à une réserve de fonds prêts à être débloqués en cas d’urgence.

Les observateurs sont nombreux à considérer que le flou qui existe autour de la frontière entre l’assistance humanitaire et les agendas politiques/militaires est une tendance dangereuse.
« La militarisation de l’aide, les ERP [Equipes de reconstruction provinciales dirigées par l’Organisation du Traité de l’Atlantique nord, OTAN], le trop grand nombre de services de sécurité et la confusion croissante des rôles ont contribué à réduire l’espace humanitaire et à véhiculer de fausses images sur le travail des ONG », a dit à IRIN Ashley Jackson, chercheur pour Oxfam à Kaboul.

« L’implication des militaires dans les actions de développement met en danger les bénéficiaires, les actions et les porteurs de projet eux-mêmes », ont déclaré le British and Irish Agencies’ Afghanistan Group et le Réseau européen d’ONG en Afghanistan dans une étude de janvier 2009.
En outre, certains donateurs soumettent leurs financements à des conditions d’ordre stratégique et politique, allant parfois à l’encontre des principes de base de l’action humanitaire indépendante.

La plupart des Afghans, en particulier dans les zones rurales, ne font pas facilement la distinction entre les ONG et les autres acteurs privés ou militaires. Ils se méfient souvent des interventions humanitaires, malgré des besoins réels en matière d’abris, de soins de santé, de nourriture, d’éducation et de protection.
Les talibans ont, à plusieurs reprises, dissuadé les organisations et les individus de soutenir et/ou travailler avec le gouvernement.

L’utilisation, par certaines ONG internationales et agences des Nations Unies, de véhicules blindés – avec vitres teintées et escortes armées – est très controversée.
En juin, la FIAS – la Force internationale d’assistance et de sécurité de l’OTAN, ou ISAF en anglais – a accepté d’arrêter d’utiliser des véhicules blancs, en réponse aux appels des ONG, qui souhaitaient que la distinction entre les véhicules civils et militaires soit plus nette.

Le CICR et Oxfam ont dit qu’ils n’avaient pas recours à des services de sécurité armés et n’utilisaient pas de véhicules blindés afin de ne pas mettre en péril leur identité humanitaire propre.
« Certaines organisations humanitaires se sont retranchées dans des bureaux qui ressemblent plus à des forts militaires qu’à des bâtiments civils », a dit Ajmal Samadi, directeur de l’Afghanistan Rights Monitor, un organisme de surveillance des droits humains à Kaboul.

Du fait du manque d’accès et de la forte insécurité actuelle, les agences humanitaires sont confrontées à un dilemme : doivent-elles se retirer des zones d’insécurité ou tolérer que le personnel et les activités soient exposés à des risques importants ? Leur réponse consiste souvent à déléguer le travail humanitaire aux ONG nationales ou aux organismes et fonctionnaires du gouvernement lorsqu’il s’agit d’intervenir dans des zones à risque.

De plus se pose le problème du coût de la sécurité pour les travailleurs humanitaires. Les véhicules blindés, les escortes armées, les murs résistants aux explosions et autres mesures de sécurité ont rendu le travail humanitaire en Afghanistan plus coûteux que jamais, selon certains analystes.
Autrefois rares, les attaques contre les convois humanitaires dissuadent de plus en plus de chauffeurs de camions commerciaux de transporter des cargaisons vers le sud et l’est de l’Afghanistan. Les chauffeurs qui continuent de le faire demandent plus d’argent, une escorte armée et l’absence de signe distinctif permettant de les identifier.


4- L’Afghanistan, « pire endroit au monde pour les enfants »

L’Afghanistan a non seulement l’un des taux de mortalité infantile et maternelle les plus élevés au monde, mais aussi l’un des taux de fertilité les plus élevés d’Asie. Dans un contexte d’insécurité alimentaire répandue et de rareté des soins d’obstétrique de qualité, une femme afghane donne en moyenne naissance à cinq ou six enfants, malgré les forts risques encourus durant les périodes pré- et post-natale.

En Afghanistan, environ 39 % des enfants de moins de cinq ans ont un poids insuffisant, 54 % souffrent d’atrophie ou de croissance déficiente, 53 % souffrent de carences en vitamine A, et plus de 60 % souffrent de carences en fer et d’anémie. Les conséquences sont qu’environ 600 enfants de moins de cinq ans meurent chaque jour de pneumonie, de diarrhée ou d’autres maladies qui pourraient être évitées, d’après le Fonds des Nations Unies pour l’enfance.

Huit ans après le renversement du régime fondamentaliste des talibans et en dépit des milliards de dollars d’aide internationale, l’Afghanistan reste un pays pauvre et dévasté, où les droits des enfants sont régulièrement bafoués, chez eux comme dans la rue.
Mortalité infantile, travail des enfants, mariages précoces, enfants soldats ou utilisés comme kamikazes… tous les indicateurs sont au rouge en Afghanistan, où la moitié de la population est âgée de moins de 15 ans.

« D’après nos enquêtes, le taux de mortalité infantile est le plus important au monde, dans un pays où 70% de la population n’a pas accès à de l’eau potable. 30% des enfants afghans sont impliqués dans une forme de travail. 43% des filles sont mariées avant 15 ans », a déclaré en novembre Catherine Mbengue, représentante en Afghanistan du fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef), au cours d’une conférence de presse à Kaboul.

Vingt ans après l’adoption de la Convention des droits des enfants, ratifiée dès 1994 par l’Afghanistan, la situation des enfants ne cesse de se détériorer.
« La violence contre les enfants en Afghanistan est généralisée : les enfants sont victimes de violences tant à leur domicile qu’en société », a dénoncé Hamida Barmaki, membre de la Commission indépendante afghane des droits de l’Homme (AIHRC).

« Aujourd’hui, l’Afghanistan est le pire endroit au monde pour les enfants », a souligné Fawzia Kofi, députée afghane.
« Les pires violences sont celles de nature sexuelles, qui se sont fortement développées ces dernières années, alors que les autorités ont été incapables de poursuivre les coupables pour des raisons politiques », a-t-elle ajouté, en référence aux anciens chefs de guerre et à des responsables de la police et de l’armée, régulièrement accusés de viols sur de jeunes enfants mais quasiment jamais poursuivis.

« En 2008, 1.459 cas d’abus sexuels sur des enfants ont été recensés mais il ne fait aucun doute qu’il ne s’agit que de la pointe émergée de l’iceberg », a précisé le responsable de la délégation de la Commission européenne en Afghanistan, Hansjörg Kretschmer.
« Il y a une grande différence entre ce que dit la loi et ce qui est pratiqué dans les faits. Il faut un changement de mentalité, pour que tous les Afghans soient convaincus que les enfants ne sont pas des objets destinés à être exploités », a-t-il ajouté.

« Il y a pourtant eu des progrès, notamment en matière d’éducation, avec 6 à 7 millions d’enfants scolarisés. La mortalité infantile est en recul avec un taux passé de 2,5 à 1,9% et la mortalité des enfants de moins de 5 ans a baissé de 1,6 à 1,3% », a cependant remarqué Hansjörg Kretschmer.
« L’aide qui a été consacrée aux enfants en Afghanistan n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan, par comparaison avec les sommes énormes dépensées dans le secteur de la sécurité ou de la reconstruction », a jugé le responsable européen.

D’autre part, le nombre d’enfants dans les écoles chute, notamment concernant les filles.
Privés d’éducation par les conflits, des millions d’enfants afghans sont contraints de travailler pour aider à nourrir leurs familles, montre une étude publiée en juillet par l’Onu et l’Afghanistan.
Sur les 8,4 millions d’enfants que compte le pays, 1,2 million sont les principaux supports financiers de leur famille et beaucoup contribuent dans une moindre mesure, révèlent les chiffres du gouvernement afghan, de l’Unicef et d’un centre de recherche local, l’AREU.
Selon le ministre afghan des Affaires sociales, Wasel Noor Momand, « quelque 6,5 millions d’enfants sont en danger en Afghanistan car privés d’éducation ».


5- Les viols en Afghanistan, un problème sous-estimé, selon l’Onu

Peu signalés, sous-estimés, les viols en Afghanistan constituent un problème aux « dimensions profondes », a déclaré fin novembre la représentante des Nations unies pour les droits de l’homme dans ce pays, Norah Niland.
Elle a expliqué que les études conduites sur le terrain en 2008 et au début de 2009 montraient que ce fléau touchait toutes les régions du pays, toutes les communautés et toutes les classes sociales.
« Femmes et filles risquent le viol dans leurs propres foyers et villages ainsi que dans les centres de détention », a-t-elle dit. « C’est un problème de droit humanitaire aux proportions profondes. »

Le sentiment de honte nourri par les victimes, et non par les auteurs des viols, ne font qu’exacerber le problème, d’autant que les victimes sont souvent poursuivies pour adultère, a-t-elle poursuivi.
De nombreux juges afghans confondent le viol et l’adultère.
Bien que la situation de la femme se soit améliorée depuis le renversement du régime taliban fin 2001, le pays reste une société musulmane profondément conservatrice, notamment dans ses zones rurales où les codes culturels tribaux prennent souvent le pas sur le droit civil.

Selon Niland, le viol est aussi un problème parce que le code pénal, qui date de 1976, ne le considère pas explicitement comme un crime.
Selon un rapport de la Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan (MANUA), les fonctionnaires de la justice et la police ignorent ou ne sont pas convaincus que le viol est un délit grave.
« En Afghanistan, les femmes victimes de viol risquent souvent d’être condamnées pour zina (relation sexuelle hors mariage), et n’obtiennent pas justice. Au délit de viol commis à leur encontre et dont elles ne sont pas responsables s’ajoute une nouvelle injustice lorsque l’État les poursuit pour zina », a fait remarquer Mme Merkova, d’Amnesty International.

Les femmes afghanes sont victimes de viols et de violences « largement répandues » dans l’impunité la plus totale, dénonçait début juillet un rapport de l’ONU. « L’espace limité ouvert aux femmes afghanes après le renversement du régime des talibans en 2001 est attaqué de manière intense », a déploré la Haut Commissaire de l’ONU pour les droits de l’homme, Navi Pillay.
Ces attaques sont dues « non seulement aux talibans eux-mêmes, mais aussi à des pratiques et coutumes profondément enracinées et (…) à la carence systématique de tous les niveaux du gouvernement pour progresser en faveur de la protection des droits des femmes ».

Le rapport met l’accent sur « la tendance croissante » à la violence et aux menaces contre les femmes impliquées dans la vie publique, qui peuvent aller jusqu’à l’assassinat, ainsi qu’au viol et aux violences sexuelles.
L’étude évoque également les autres aspects des violences dont souffrent les femmes en Afghanistan : les crimes dits « d’honneur », les échanges de femmes et de filles comme une forme de résolution de conflits, notamment en matière de litiges touchant à la propriété, le trafic et les enlèvements, les mariages de très jeunes filles et les mariages forcés, ainsi que la violence domestique.

Le rapport dénonce en outre des attaques contre des écoles de filles ou contre des élèves par des « éléments antigouvernementaux ».
En mai par exemple, les talibans ont mené une attaque au gaz dans une école de filles de la province de Kapisa, dans le nord-est du pays. Plus de 80 élèves qui allaient assister à une lecture du Coran sont tombées malades. Il s’agissait du 2e empoisonnement présumé d’écolières en deux jours dans le pays.

Les extrémistes islamistes attaquent régulièrement les écoles de filles en Afghanistan, où le régime taliban avait interdit leur scolarisation entre 1996 et 2001. Avec l’empoisonnement au gaz, les talibans ont trouvé un nouveau moyen d’agresser les écolières, alors que les attaques à l’acide menées dans le sud du pays avaient suscité l’indignation internationale.

Ces dernières années à Kandahar des fillettes qui allaient à l’école ont été aspergées d’acide et des femmes policiers se sont fait tuer. Toutes les femmes qui ont défié la stricte interprétation de la charia, la loi islamique prônée par les fondamentalistes talibans, ont reçu des menaces.
Les compagnies sont invitées à ne pas embaucher de femmes.
La plupart des femmes ne peuvent sortir sans être entièrement dissimulées aux regards par la burqa et sans être accompagnées par un homme.

La condition des Afghanes a pourtant beaucoup progressé depuis le renversement du régime taliban fin 2001. Aujourd’hui, des millions de filles retournent à l’école et des femmes exercent des fonctions électives.
Mais avec le retour de l’insurrection talibane ces dernières années, particulièrement dans le Sud et l’Est, la situation des femmes s’est de nouveau dégradée et elles sont fréquemment menacées, selon les autorités afghanes. Des femmes influentes ont été assassinées.

Et même le gouvernement se montre rétrograde, avec des mesures comme une loi, en mars dernier, qui semblait légaliser le viol conjugal chez les femmes de la minorité chiite. Le texte a soulevé l’indignation internationale et a été révisé mais des défenseurs des droits de la femme estiment que la nouvelle version est loin d’être parfaite. Avec cette loi, le président cherchait, en vue de la présidentielle, à s’assurer le soutien des 15 % de chiites conservateurs du pays.


6- Les dangers des mariages et grossesses précoces

Les lois afghanes ont fixé à 16 ans l’âge minimum du mariage pour les filles et 18 ans pour les garçons, mais beaucoup sont mariés à un âge plus jeune et sans véritable consentement des personnes concernées. Selon la commission afghane indépendante pour les droits de l’homme (AIHRC), 60 à 80 % de l’ensemble des mariages sont des mariages forcés et/ou des mariages précoces.
Dans le pays, il y a peu de sensibilisation ou de respect de la loi civile et de l’âge minimum légal du mariage. Certains suggèrent que le gouvernement devrait former les imams et les autres responsables religieux pour s’assurer que les lois sur le mariage soient respectées quand ils formalisent les mariages.

L’Afghanistan a le deuxième taux de fertilité le plus élevé au monde, à 6,51 %. Pour 1 000 femmes âgées de 15 à 19 ans, 121 ont donné naissance à un ou plusieurs enfants, selon les évaluations du Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP) pour 2005-2010.
L’espérance de vie des femmes en Afghanistan est de 44 ans – une des plus faibles au monde.

L’Afghanistan a aussi les taux de mortalité maternelle et infantile parmi les pires au monde. Chaque année, 25 000 femmes meurent durant la grossesse, l’accouchement ou après la naissance, selon le FNUAP (ce qui équivaut à 800 décès pour 100 000 femmes). « Les chiffres de mortalité et de morbidité parmi les mères âgées de 15 à 19 ans sont plus élevés que chez les femmes de plus de 19 ans », a dit Mme Nazery de l’UNICEF, ajoutant que les jeunes mères n’étaient souvent pas sensibilisées aux risques de la grossesse et de la naissance. « Les très jeunes mamans et leurs enfants sont généralement faibles et vulnérables aux maladies ».

En Afghanistan, seulement 14 % des naissances se font avec du personnel médical formé, selon le FNUAP. Une étude de l’organisation non gouvernementale allemande Medica Mondiale en 2004 avait souligné les effets négatifs des mariages précoces en Afghanistan : « Cela empêche [les filles] de recevoir une éducation et toute possibilité de travail indépendant. Cela les rend sujettes aux grossesses et aux accouchements avant qu’elles n’aient atteint leur maturité physique », selon l’étude.


7- Les Afghans, premières victimes des enlèvements

Les enlèvements -essentiellement d’Afghans- pour une rançon ou pour des raisons politiques sont fréquents en Afghanistan.
Avec 250 enlèvements recensés en Afghanistan en 2008, il y a eu deux fois plus d’enlèvements en Afghanistan en 2008 qu’en 2007, a annoncé fin 2008 l’ambassadeur américain à Kaboul.

Sayed Mustafa se souvient de ce jour où il a reçu un coup de téléphone de sa famille lui signalant que son fils de dix ans n’était pas rentré de l’école. « N’essayez pas d’informer la police ou nous tuerons votre fils. Ecoutez-nous bien, le prix de la rançon pour votre fils est de 200.000 dollars. Donnez nous l’argent et nous le libérerons. » « Je n’y croyais pas jusqu’à ce que j’entende mon fils pleurer et crier ‘où es-tu papa?' », raconte Mustafa, un homme d’affaires qui importe du pétrole à Kaboul.

Comme lui, ils sont des dizaines d’Afghans à avoir enduré le drame de l’enlèvement d’un proche dans un pays où la sécurité se dégrade et où la pauvreté motive le crime.
Contrairement aux étrangers, souvent la cible des talibans qui entendent mettre les armées ou les ONG sous pression, les Afghans sont le plus souvent victimes de gangs crapuleux à la recherche de fortes rançons.
La plupart des victimes sont issues de familles appartenant à la classe aisée et la vague d’enlèvements qui secoue le pays dissuade nombre d’investisseurs de s’aventurer sur le marché afghan.

Mustafa poursuit : « Pendant deux jours, je n’ai pas reçu d’autre coup de téléphone. Puis, le troisième jour, ils m’ont appelé et m’ont demandé si l’argent était prêt. » « J’ai voulu négocier pour faire baisser le prix », ajoute-t-il, au bord des larmes. « Je ne savais pas que cela allait coûter la vie à mon fils. Ils l’ont tué parce que j’ai hésité à payer. »
Les hommes d’affaires afghans, dont la plupart sont rentrés pour investir dans leur pays après la chute des taliban en 2001, sont particulièrement exposés. Le manque de sécurité les incite de plus en plus souvent aujourd’hui à faire le chemin inverse et à se réinstaller à l’étranger.

« C’est une tendance très dangereuse qui s’accroît pour les Afghans et les étrangers », décrypte l’analyste Adbullah Hashimzai. « Le manque d’emplois, l’extrême pauvreté, la corruption et l’incapacité d’agir de la police ajoutent au problème. » La situation est à ce point inquiétante que les hommes d’affaires afghans ont envoyé une délégation à la rencontre du président Hamid Karzaï en juin 2008 pour lui demander la création d’un tribunal spécial chargé de juger les ravisseurs.
Des médecins ont aussi fait grève en 2008 à Herat, dans l’ouest du pays, pour protester contre une vague d’enlèvements ayant visé des professionnels de la santé.

La population afghane fustige l’inaction de la justice. « On n’a pas assisté au moindre procès de ravisseurs sous le gouvernement (du président Hamid) Karzaï. Je préférais l’époque des taliban parce que les criminels étaient sévèrement punis et les gens ne pensaient même pas à commettre des crimes. » « Aujourd’hui, l’enlèvement est devenu un moyen facile de gagner sa vie. Il ne faut pas travailler dur. Visez une famille riche et vous deviendrez riche du jour au lendemain. »


8- Personnes déplacées

Selon le gouvernement afghan, le nombre de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays en Afghanistan est significativement plus élevé que ce qui avait été estimé par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR).
Les statistiques collectées par le nouveau ministère des réfugiés et des retournés dans les 34 provinces du pays indiquent que 82 778 ménages (soit 413 890 individus) sont actuellement déplacés à l’intérieur de leur propre pays.
Le HCR estime de son côté à environ 275 000 personnes le nombre de déplacés en Afghanistan.

Les personnes déplacées habitent principalement dans des camps et des villages situés dans le sud et dans l’ouest du pays. Au cours des sept dernières années, la plupart des déplacés ont reçu de l’aide pour retourner dans leur région, mais des milliers d’entre eux vivent toujours dans des camps dans les provinces de Kandahar, d’Helmand et d’Herat.
Au cours des dernières années, la violence et l’insécurité ont connu une escalade rapide et le nombre de civils victimes de la guerre a nettement augmenté, selon l’ONU.

D’après le HCR, vu la nature temporaire de leur déplacement, il est difficile de déterminer le nombre exact de personnes déplacées à cause des conflits.
« Dès que la situation sécuritaire s’améliore [dans une zone donnée], les gens ont tendance à retourner dans leur région d’origine », a dit Nader Farhad, le porte-parole du HCR à Kaboul. En plus du conflit actuel, des catastrophes naturelles récurrentes comme des tremblements de terre et des inondations ont obligé certains Afghans à quitter leur foyers. Des ressortissants afghans qui avaient fui au Pakistan et en Iran sont devenus, à leur retour, des personnes déplacées interne parce qu’ils ont perdu leurs terres ou ont connu d’autres problèmes socioéconomiques.

Sources : AFP, AP, Reuters, ONU, IRIN

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