Afghanistan : les talibans restent vainqueurs

1- Quelques clefs pour comprendre
Les talibans s’étaient progressivement emparés du pouvoir en Afghanistan dans les années 1990, avec l’aide des services de renseignements pakistanais. Ils mènent une insurrection meurtrière depuis qu’ils ont été renversés fin 2001 par une coalition menée par les Etats-Unis, après les attentats du 11 septembre, revendiqués par Al-Qaïda. Depuis, 2 coalitions sous commandement américain y luttent contre leur volonté de retour au pouvoir.

Les Américains soupçonnent les chefs du réseau islamiste Al Qaïda de se cacher dans les zones montagneuses difficiles d’accès, à la frontière de l’Afghanistan et du Pakistan. Or, cette frontière est très poreuse, et les talibans de l’Afghanistan ont toutes facilités pour se réapprovisionner et reprendre des forces au Pakistan. L’insurrection opère principalement depuis les montagnes des deux côtés de cette frontière.
Mais elle remonte vers le nord, menaçant la capitale, Kaboul, où les talibans multiplient les opérations spectaculaires. 3 des 4 routes principales sont d’ailleurs devenues des lieux dangereux.

Peu découragés par les pertes causées au sein de leurs propres rangs, qui se comptent en milliers, ils se rapprochent petit à petit de Kaboul. De plus, en continuant à causer des pertes au sein des forces étrangères et en jouant la carte de l’enlisement du conflit, ils contribuent à jeter le discrédit sur le président Hamid Karzaï et sur ses alliés occidentaux.

Les violences ont redoublé d’intensité malgré la présence renforcée récemment à 113.000 soldats (en majorité des Américains) de deux forces multinationales, l’une de l’Otan, l’autre sous commandement américain ; malgré aussi 200.000 Afghans appartenant aux forces de sécurité.
Et avec les renforts décidés récemment par les USA de 30.000 militaires américains, qui seront principalement déployés dans le sud et l’est, et de 10.000 soldats envoyés par les autres pays, les forces étrangères culmineront bientôt à 150.000 soldats.

En face, le ministre afghan de l’Intérieur a estimé il y a un an que les talibans sont 10.000 à 15.000 combattants. Mais l’OTAN évalue aujourd’hui leur nombre à 30.000 contre 400 en 2004.
Les rangs des talibans ont grossi avec l’arrivée de combattants étrangers venus d’Irak où les violences ont diminué. Les services de renseignement occidentaux ont aussi noté la présence de Tchétchènes, d’Arabes, d’Ouzbeks, et même d’Européens. Les islamistes étrangers représentent une menace grandissante en apportant leur savoir-faire aux talibans.

Les talibans se sont regroupés et ont intensifié leur rébellion au cours des 3 dernières années. Ils ont repris le contrôle de vastes régions.
Des attentats, notamment suicide, visent régulièrement les forces de sécurité afghanes et internationales, mais les civils en sont le plus souvent les victimes. Les attentats sont quasiment quotidiens.
Même dans le nord de l’Afghanistan, une région souvent considérée comme sûre, les attaques des talibans sont devenues de plus en plus fréquentes.

Les troupes étrangères subissent de lourdes pertes notamment à cause des bombes artisanales dissimulées sur les bords de routes, responsables de 60% des pertes en 2009.
Le nombre de civils tués a augmenté en 2009. Cependant, le nombre de décès civils attribués aux forces alliées a chuté de 28% par rapport à 2008, « une décrue qui illustre les mesures prises par les forces internationales pour conduire les opérations d’une manière qui réduit le risque pour les civiles », selon un rapport de l’ONU.

Le niveau des violences est le plus élevé depuis 2001. Les attaques des insurgés ont atteint des niveaux record, faisant de 2009 l’année la plus meurtrière, pour les civils comme pour les forces de sécurité. Les attaques des insurgés ont souvent lieu dans des zones densément peuplées.
Depuis 2006, le conflit a fait plus de 12.000 morts.
La police afghane, mal équipée et sous-entraînée, paye un lourd tribut à l’insurrection.

L’ambassadeur d’Afghanistan à l’Onu, Zahir Tanin, reconnaît que la situation s’aggrave. « Malgré le travail difficile effectué par les forces de la coalition internationale et les Afghans, le terrorisme semble être de nouveau en augmentation ». « Les talibans incendient des écoles, réduisent à néant la reconstruction, massacrent des civils ». « Ils attaquent des routes et des régions dans les environs de Kaboul, ce qui perturbe l’aide humanitaire internationale. Ils prennent de plus en plus souvent pour cible des citoyens ordinaires. »

Dans le sud et l’est, les talibans mènent une campagne de menaces, d’enlèvements et d’exécutions sommaires de plus en plus intense et systématique contre les civils. De plus, ils utilisent régulièrement les domiciles des civils et les bâtiments religieux pour leurs activités terroristes.
Ils exploitent aussi les frustrations de la population alimentées par l’insuffisance de l’aide internationale, les victimes civiles des bombardements de la coalition internationale et la pauvreté.

Le gouvernement peine à s’imposer face au pouvoir des armes et de la drogue. L’administration est en outre gangrenée par la corruption.
La violence a atteint son pire niveau depuis 2001, incitant le gouvernement afghan et ses alliés à étudier la possibilité de dialoguer avec les activistes islamistes pour mettre fin aux affrontements. Aucune armée n’a jamais gagné de guerre en Afghanistan, et le conflit ne peut, de l’aveu même de nombreux dirigeants occidentaux, plus être remporté militairement.

De plus, l’élection présidentielle, organisée en août dernier, a été entachée de fraudes et a vu la réélection d’Hamid Karzaï, discrédité aux yeux de la population, mais soutenu par l’Occident.
L’Occident envisage un début de retrait des troupes étrangères à la mi-2011, car le soutien de l’opinion publique à la guerre baisse à mesure que s’alourdit le bilan des soldats étrangers et des civils afghans victimes des combats.

L’élection présidentielle entachée de fraudes, la corruption, le bilan contesté de Karzaï et ses alliances avec des chefs de guerre au passé sanglant ont aussi alimenté les critiques sur l’intervention militaire.
Une des tâches principales des troupes étrangères serait désormais de former les forces de sécurité afghanes, afin de leur permettre de prendre le relai. Mais le défi à relever est titanesque, car il s’agit de former des personnes en majorité illétrées et corrompues.

On se demande si avec leur projet de retrait les Américains et les autres forces étrangères présentes en Afghanistan ne vont pas simplement reconnaître tacitement le gouvernement parallèle mis en place par les talibans dans la majorité des provinces du pays, où le pouvoir central est faible. Si les talibans ont en définitive le pouvoir, leur guerre contre les forces étrangères et contre le gouvernement légitime peut bien s’arrêter, leur victoire étant finalement acquise.


2- Offensive de Marjah : les soldats US et afghans harcelés par des tireurs embusqués

Depuis samedi, 15.000 soldats essentiellement américains, afghans et britanniques participent à l’offensive « Moshtarak » (« Ensemble ») dans la zone de Marjah. C’est la plus grande opération militaire conjointe dans le pays depuis le début de la guerre fin 2001.
L’objectif de l’opération est d’abord de reprendre cette zone au cœur du Helmand (sud), un fief des insurgés islamistes et grenier à pavot de l’Afghanistan, la matière première de l’opium et de l’héroïne, dont les talibans tirent une partie importante de leurs ressources.

Une fois les talibans délogés, la seconde phase de l’opération doit permettre de restaurer l’autorité de Kaboul dans cette zone, établir un gouvernement local et acheminer une aide au développement.
La reprise de la zone sera un test du potentiel militaire de l’Otan mais aussi de la crédibilité et de l’efficacité de l’armée afghane, dont l’Occident accélère la formation pour pouvoir se ménager un retrait ordonné à partir de la mi-2011.

Le général Mohayedin Ghori, chef de la brigade afghane qui participe à cet assaut, prédit un ralliement massif aux autorités des habitants de Marjah.
Cette offensive intervient après deux autres opérations menées l’été dernier dans cette région parmi les plus dangereuses d’Afghanistan. Des avancées avaient été obtenues, et 10 000 soldats US y étaient déployés.

Des soldats afghans et américains ont essuyé lundi des coups de feu de tireurs embusqués ainsi que des tirs sporadiques de roquettes et de mortier, progressant au ralenti au troisième jour de l’offensive.
De multiples accrochages ont éclaté dans les quartiers où les soldats afghans et américains s’efforçaient de nettoyer des poches de résistance. Ils n’ont progressé que de 500 mètres. « Il y a encore pas mal de terrain à nettoyer », a déclaré le capitaine Abraham Sipe, un porte-parole des Marines américains.

Le général afghan Mohammad Zazai a affirmé lundi que les forces afghanes et de l’OTAN ont largement contenu les insurgés et réussi à gagner la confiance d’habitants, qui leur ont indiqué l’emplacement de mines. « Aujourd’hui, il n’y a aucun mouvement majeur de l’ennemi. Au sud de Marjah, ils sont en position de faiblesse, il y a une faible résistance. » Il n’y aura « bientôt » plus de talibans dans la ville, a également assuré M. Zazai. Il a précisé que seulement 3 soldats afghans avaient été blessés.
Selon les autorités afghanes, au moins 27 insurgés ont été tués depuis le début de l’offensive.

Le ministre afghan de l’Intérieur Hanif Atmar a de son côté estimé qu’une partie des insurgés avait déjà fui la zone avant le déclenchement de l’offensive, qui avait été annoncée à l’avance.
Les talibans n’ont jamais opposé de résistance frontale aux précédentes offensives dans le Sud ou ailleurs, privilégiant une tactique de harcèlement avant de se replier dans les montagnes ou de se fondre dans la population.
Un commandant taliban, le mollah Abdul Rezaq Akhund, avait raillé dimanche une « opération de propagande », et la « prise médiatisée par les télévisions d’un petit village ».

Nombre d’experts et responsables des services de renseignements occidentaux estiment que Marjah n’est qu’un fief taliban parmi d’autres dans le Sud.
L’offensive a de plus enregistré un revers dimanche avec la mort de 12 civils tués par deux tirs de roquettes sur une maison près de Marjah. L’OTAN a précisé lundi que les roquettes ont raté leur cible d’environ 600 mètres, après avoir indiqué auparavant qu’elles étaient tombées 300 mètres à côté. Six enfants figurent parmi les victimes, a confirmé un responsable de l’OTAN sous le couvert de l’anonymat.

Le chef d’état-major interarmes britannique Jock Stirrup a qualifié cette bavure de « revers très sérieux » pour les efforts visant à rallier le soutien des communautés locales. Le but de l’offensive n’est pas d’affronter les talibans, mais de « protéger la population locale », a-t-il expliqué dans un entretien à la BBC.
Le président afghan Hamid Karzaï, qui avait demandé à l’OTAN d’éviter les pertes civiles durant l’opération, a demandé l’ouverture d’une enquête. Le chef de l’Etat est « très préoccupé par ce qui s’est passé », a précisé son porte-parole Wahid Omar.

Le commandant en chef de l’OTAN en Afghanistan, le général Stanley McChrystal, a présenté des excuses pour « cette perte tragique de vies humaines » et a suspendu l’usage du Système de roquette d’artillerie de haute mobilité (HIMARS) utilisé dans la frappe en attendant les résultats d’une évaluation approfondie.
Mais lundi, l’OTAN a annoncé la mort de 5 autres civils tués dans une frappe aérienne visant des insurgés présumés dans la province de Kandahar, également dans le sud de l’Afghanistan.

La population civile doute par ailleurs de la capacité de l’armée afghane à contrôler la zone après la conquête en cas de retrait des forces de l’Otan.
Lors d’une réunion avec des responsables gouvernementaux afghans, dans le cadre d’une stratégie visant à obtenir l’appui de la population à l’offensive, environ 200 villageois ont exhorté le gouvernement régional à tenter de persuader les soldats alliés de demeurer sur place après les combats.

La population de Marjah est d’environ 80.000 habitants.
Depuis début février, des tracts ont été largués appelant la population à rester confinée chez elle une fois l’assaut déclenché. Les bulletins de radio ont relayé le même message.
Les Nations unies estiment à quelque 900 le nombre de familles ayant pu fuir la région et prétendant à une assistance d’urgence à Lashkar Gah, capitale de la province d’Helmand, à une trentaine de kilomètres de la localité. Les familles afghanes comptent en moyenne 6 membres, selon des associations d’aide humanitaire.

Les autorités locales ont mis en place des structures d’accueil. Beaucoup de civils ont aussi emménagé chez des proches ou ont loué des maisons plutôt que de solliciter une aide d’urgence. Selon son porte-parole Bijan Farnoudi, le CICR (Croix-Rouge) est prêt à réagir rapidement en cas de crise humanitaire.
A leur arrivée, les personnes déplacées ont témoigné que les talibans de Marjah interdisaient à la population de s’enfuir. Les insurgés disent avoir miné les routes. De nombreux habitants ont aussi peur de quitter leurs champs et de braver des routes rendues mauvaises par les conditions hivernales.


3- Les renforts envoyés dans le sud ont été cruciaux

Les quelque 20.000 soldats américains supplémentaires envoyés dans le sud de l’Afghanistan en juillet ont considérablement affaibli les talibans, a estimé en décembre le général néerlandais Mart de Kruif, qui était à l’époque à la tête du commandement sud de l’Isaf.
Les choses « ont réellement changé quand ont été déployés les 20.000 soldats américains et les civils supplémentaires qui sont arrivés dans le sud de l’Afghanistan en juillet », a déclaré le général, alors à la tête d’une force de quelque 40.000 hommes qui a mené des opérations avec les forces afghanes dans les provinces de Kandahar, Zabul, Day Kundi, Uruzgan, Helmand et Nimruz.

« Cela a considérablement accru notre emprise sur les provinces de Kandahar et de Zabul et sur le sud de l’Afghanistan, en particulier lorsque les insurgés se sont rendu compte que ces forces n’étaient pas seulement là pour assurer la sécurité des élections mais étaient amenées à rester ».
« Cela a eu un énorme impact sur les rebelles, car nous avons augmenté la pression sur leurs dirigeants, leur chaîne de commandement, leur logistique, leurs refuges ».

Le général De Kruit a salué la décision du président américain Barack Obama de déployer 30.000 soldats supplémentaires en Afghanistan d’ici l’été. « Ce que nous avons fait dans le sud de l’Afghanistan prouve que le concept est juste », selon lui.
En effet, « on ne peut pas se contenter de faire un peu de contre-insurrection. Soit on protège 95% de la population, soit on ne fait pas de contre-insurrection du tout », a-t-il insisté.

Fin juin, les forces britanniques et afghanes ont déclenché une opération contre les talibans du Helmand pour tenter de rétablir la sécurité dans cette province du sud du pays, un bastion insurrectionnel que des années de violents combats ont vidé de beaucoup de ses habitants. Puis les « marines » ont lancé la plus vaste opération de la guerre en juillet.
Début octobre, 3 mois après leur arrivée, les GI’s chargés de sécuriser les grandes voies de communication assuraient avoir remporté quelques victoires.
Et en décembre les troupes continuaient à progresser, mettant à mal le trafic d’opium.


4- Les talibans ont mis en place un gouvernement parallèle

Les taliban ont mis en place un gouvernement parallèle qui pourrait diriger le pays en cas d’échec des Occidentaux, a déclaré fin décembre un haut responsable des services de renseignement de l’Otan.
Les taliban ont étendu leur influence dans tout le pays et mènent maintenant une « véritable insurrection » avec leurs propres « gouverneurs » dans toutes les provinces du pays à l’exception d’une seule, a dit ce responsable sous le sceau de l’anonymat.
« Les taliban ont des gouverneurs fantômes dans 33 des 34 provinces. »

Dans les provinces, l’autorité du gouvernement central reste faible.
Les talibans sont aujourd’hui présents pratiquement partout en Afghanistan, selon le groupe d’études International Council on Security and Development (ICOS).
Selon les chiffres fournis en septembre par ce « think tank », les insurgés islamistes sont plus ou moins actifs sur 97% du territoire afghan.

Le nord du pays, considéré comme relativement calme jusqu’à ces derniers mois, est à son tour touché par la violence, notamment les provinces de Balkh et de Kunduz.
« Les taliban sont de retour dans plusieurs provinces du Nord », reconnaît Mohammad Omar, gouverneur de la province du Kunduz. « Les autorités locales ont besoin d’effectifs militaires étrangers plus importants pour éradiquer les taliban du Kunduz. »

Maolawi Ahmad, « gouverneur fantôme » du mouvement islamiste pour le Kunduz, assure disposer de 700 hommes dans une région où les talibans peuvent s’appuyer sur des villages pachtounes reculés échappant au contrôle de l’Otan et de l’armée afghane.
Selon la police locale, certains tronçons de la principale route reliant Kunduz à Kaboul sont passés sous le contrôle des talibans, qui dressent des barrages et attaquent des véhicules.

Le gouverneur Omar précise que les talibans présents dans sa province viennent du Pakistan, de l’Ouzbékistan et de la région russe sécessionniste de Tchétchénie. Selon lui, ils gagnent du terrain dans l’ensemble de la région septentrionale où l’Afghanistan jouxte l’ancienne Asie centrale soviétique.
Certains habitants rapportent que les taliban prélèvent une taxe de 10% sur les commerçants tout en accomplissant des tâches quotidiennes régulières, dans l’agriculture ou ailleurs, ce qui leur permet de se fondre dans la population.

Concernant Kaboul, selon l’ICOS, « les talibans sont aux portes de la capitale et s’infiltrent dans la ville à leur guise. » « En bloquant les voies d’accès, les talibans asphyxient la capitale et établissent des bases à proximité, à partir desquelles ils peuvent lancer des attaques dans Kaboul (…) Cette dynamique a créé un environnement favorable au développement des activités criminelles et les liens entre talibans et organisations criminelles sont tels qu’il est de plus en plus difficile de distinguer les uns des autres ».

Quant au sud de l’Afghanistan, c’est la région où les talibans disposent de leurs plus fortes infrastructures avec, au-delà des combattants, un gouvernement de l’ombre comprenant un système judiciaire et des gouverneurs nommés par leurs soins.
Nombre des « institutions » talibanes sont considérées comme moins corrompues et plus efficaces que le gouvernement afghan. Les « locaux » disent les préférer, ce qui complique un peu plus la tâche des Etats-Unis et de l’OTAN, désireux d’obtenir le soutien de la population.

Les talibans, selon des habitants de Kandahar, vont et viennent en toute impunité dans les faubourgs nord et sud de la ville, où ils distribuent des shabnamas (textes de mise en garde, NDLR) et s’en prennent à des jeunes filles scolarisées.
A Kandahar la population est victime d’actes d’intimidation et du racket des talibans, souvent en toute impunité. Plusieurs dirigeants locaux, craignant pour leur vie, ne vivent pas dans leur propre district.
Sous-payée, la police afghane passe pour être largement corrompue. Nombre d’Afghans accusent également le chef du conseil provincial, Ahmed Wali Karzaï, frère du président afghan, d’être impliqué dans des trafics, dont celui de drogue.

Les zones rurales sont les secteurs où l’infrastructure des talibans est la plus présente, les fondamentalistes affirmant contrôler environ 65% des campagnes sous domination pachtoune, un chiffre impossible à confirmer. D’après le mollah Mudaser, ils ont nommé leurs propres chefs de police dans des dizaines de districts de ce sud sous domination pachtoune. Dans les provinces de Kandahar, Zaboul, Helmand, Ourouzgan et Nimroz, les talibans ont la maîtrise de plusieurs districts, selon les Nations unies.

Le strict système judiciaire islamique mis en place par les talibans est l’exemple le plus flagrant de l’influence qu’ils exercent.
Sensibles aux préoccupations des habitants en matière de lutte contre la corruption, les militants ont même créé une commission dans le secteur de Musa Qala, dans la province d’Helmand, pour s’assurer de l’honnêteté des juges qu’ils nommaient. Et à la différence de nombreuses instances gouvernementales, la commission remplit parfaitement sa fonction.

Eitadullah Khan, un entrepreneur de 30 ans, qui soutenait autrefois le président Hamid Karzaï, dénonce aujourd’hui un gouvernement de « voleurs et de meurtriers », en évoquant l’œuvre des talibans sur un ton admiratif. D’après lui, des auditions se déroulent chaque jeudi devant un juge, habituellement pour régler des différends entre villageois.

L’un des plus importants propriétaires fonciers du district de Zherai, dans la province de Kandahar, affirme de son côté sous couvert d’anonymat que des talibans se déplacent librement dans la région, où des tribunaux ont selon lui également vu le jour.
« Dans certaines zones, ils sont des talibans la nuit et des officiels gouvernementaux le jour », commente un ancien responsable refusant lui aussi d’être cité par crainte pour sa sécurité.
Dans le Sud, les habitants de cette région, déçus par le gouvernement d’Hamid Karzaï, qu’ils jugent corrompu et incompétent, sont de plus en plus nombreux à se tourner vers les talibans.

Eitadullah Khan souligne que malgré les milliards de dollars d’aide internationale reçus par le pays ces dernières années, la situation de l’Afghan moyen ne s’est pas améliorée. Selon lui, c’est le détournement de ces sommes qui renforce l’insurrection islamiste. « L’argent va des mains de la communauté internationale directement dans les poches du gouvernement », accuse cet habitant de Musa Qala, dans la province de Helmand. « Maintenant, je dirais que 95% des gens soutiennent les talibans ».


5- Les talibans ne veulent pas négocier

Les talibans rejettent encore une fois l’appel à la réconciliation lancé lors de la conférence de Londres du 28 janvier par le président afghan Hamid Karzaï, estimant qu’il s’agit « à nouveau de la poudre aux yeux destiné au public international ». Ils estiment que l’appel de Karzaï, soutenu par les grandes puissances, est vain, au moment où, selon eux, leur influence ne fait que croître.
Le communiqué rappelle les objectifs des talibans : indépendance totale et instauration d’un système islamique. Ils s’estiment proches de la victoire.

Le président afghan a ébauché un plan pour les inciter à déposer les armes en échange d’argent et d’emplois.
Les alliés de l’Afghanistan soutiennent les efforts de dialogue avec les talibans, et les pays donateurs ont promis des centaines de millions de dollars pour un fonds destiné à inciter les combattants à revenir à la vie civile. Les pays occidentaux, qui ne croient plus à une solution purement militaire, sont plus ouverts que jamais à une offre de reconversion aux talibans qui déposeraient les armes.

Le ministre britannique des Forces armées, Bill Rammell, a déclaré que 20% environ des talibans étaient des « djihadistes purs et durs » mais que les 80% restant s’étaient engagés dans la lutte en grande partie pour assurer leur subsistance.
Mais alors que les insurgés renforcent leur contrôle sur une grande partie du pays, infligeant des pertes record aux forces étrangères, les analystes doutent qu’ils acceptent de déposer les armes. Dans le passé, des programmes similaires n’avaient attiré qu’une poignée de combattants.

Londres sera suivie par une autre rencontre internationale sur l’Afghanistan, qui devrait avoir lieu à Kaboul en mars ou avril. Mais la guérilla islamiste, qui ne montre aucun signe de faiblesse, affûte ses armes en prévision de ses traditionnelles offensives de printemps et d’été, et il reste à voir si les renforts internationaux seront suffisants pour lui faire échec.
M. Karzaï a dit à plusieurs reprises par le passé qu’il invitait les talibans à négocier et déposer les armes, y compris leur chef suprême le mollah Omar, et qu’il était prêt à leur offrir jusqu’à des postes au gouvernement.

Tendre la main aux membres modérés des talibans fait partie de la stratégie défendue par l’administration Obama pour mettre fin à la guerre. Officiellement, les combattants islamistes qui auront déposé les armes seront rétribués « dans le but d’assurer la protection de leurs villes et de leurs villages ».
Mais le groupe islamiste a toujours fait du retrait des troupes étrangères une condition sine qua non avant l’ouverture de toute négociation.

De plus, l’ancien ministre afghan des Finances Hamidullah Tarzi doute qu’une stratégie de réconciliation fonctionne en raison de la profonde méfiance des talibans concernant les intentions du gouvernement afghan. « Les taliban n’ont pas confiance en Karzaï. Ils pensent qu’il les trahira et qu’il les livrera ensuite aux puissances étrangères », a-t-il dit à Reuters.

Et selon un chef rallié, la plupart des talibans veulent déposer les armes mais craignent que les autorités de Kaboul ne puissent ensuite assurer leur sécurité.
« 95% des taliban veulent se réconcilier avec le gouvernement si celui-ci peut assurer leur sécurité », a affirmé début 2009 à Reuters le mollah Abdul Salam, aujourd’hui gouverneur de la ville de Musa Qala, dans la province méridionale d’Helmand. « Mais le gouvernement afghan est incapable d’assurer leur sécurité. Si un taliban se rallie, les autres le tueront. »


6- Il faut renforcer l’armée et la police afghane

Le président afghan Hamid Karzaï a indiqué que son pays pourrait instituer le service militaire obligatoire.
Lors d’une conférence sur la sécurité à Munich (Allemagne), il a dit vouloir constituer une force de 300.000 militaires et policiers afghans d’ici 2012. Son objectif est que l’Afghanistan puisse assurer sa sécurité sans aide extérieure d’ici 2015.
Hamid Karzaï a rappelé que l’Afghanistan avait une « tradition forte » d’armée de conscription et que les chefs de communautés lui conseillaient de revenir à « une forme » de conscription.

La Conférence internationale sur l’Afghanistan, tenue le 26 janvier à Londres, a clairement affiché l’objectif d’accélérer la formation de l’armée et de la police afghanes.
Afin que l’Afghanistan puisse à terme gérer lui-même sa propre sécurité, les pays de la coalition ont décidé de renforcer l’armée afghane, actuellement forte de 98.000 soldats, avec comme objectif 171.600 soldats d’ici octobre 2011. La police afghane devrait quant à elle à cette date compter 134.000 hommes, contre 90.000 aujourd’hui.

Pour ce, les pays européens de l’Otan ont été conviés à consentir un effort en envoyant des milliers d’instructeurs former la police et l’armée afghanes. Le secrétaire US à la Défense Robert Gates a invité ses collègues à faire en sorte que les forces de sécurité afghanes soient aptes à prendre le relais des soldats de la force internationale dès que possible. Le but est de permettre dès 2011 un début de désengagement militaire pour les 44 pays contribuant aux forces internationales.

L’Alliance espère combler le manque de formateurs de l’armée et de la police, soit 2 000 spécialistes supplémentaires.
Le point sera fait le 23 février au quartier général de l’Otan à Mons (sud de la Belgique) sur les contributions nationales que les capitales auront décidées.
Par ailleurs, sur les 30.000 et 10.000 soldats décidés en renfort de la coalition, une partie d’entre eux sera chargée de former les futurs membres de l’armée afghane, afin de grossir ses rangs.

Pour attirer de nouvelles recrues et concurrencer les émoluments distribués par les insurgés, les autorités afghanes ont d’autre part décidé d’augmenter le salaire des forces de sécurité au 1er décembre d’environ 45 dollars par mois, rehaussant à 240 dollars la paie d’un soldat de base, alors que « les talibans paient 250 à 350 dollars par mois », selon le général Caldwell.
La démarche a été payante. En une semaine, un nombre record de plus de 2.500 volontaires se sont engagés dans l’armée, a-t-il affirmé.

Former les forces de sécurité afghanes est une tâche immense, car une grande partie des officiers afghans sont usés et illettrés.
Les 90.000 policiers sont sous-payés, sous-équipés, sous-formés, surexposés et souvent corrompus.
Or, ces policiers ont un rôle crucial à jouer pour rendre les villes sûres et gagner la loyauté des Afghans, dont beaucoup estiment qu’au moins, sous le régime taliban, la criminalité était faible.

Certains spécialistes tablent sur une dizaine d’années pour que la sécurité des villes puisse être assurée par la police, tant cette dernière est corrompue, illettrée et manque de professionnalisme.
« Le niveau de formation de la police n’a vraiment rien à voir avec celui de l’armée », explique l’analyste militaire Anthony Cordesman, du Centre d’études stratégiques et internationales, basé à Washington. La hiérarchie policière est souvent en relation avec « des potentats, des criminels, des trafiquants de drogue et les talibans », ajoute-t-il.

Dans la rue ou aux postes de contrôle, les policiers se retrouvent souvent en première ligne face à l’insurrection et ont trois fois plus de risques de mourir que les soldats.
« On nous demande de lutter contre les insurgés, pas seulement les criminels », constate Khan Mohammed Zazaï, chef de la police de la province de Kandahar, dans le Sud, l’un des bastions des talibans. Ses hommes manquent de fusils d’assaut, de mitrailleuses, pistolets, munitions et véhicules tout-terrain. « On n’aurait pas besoin d’armes sophistiquées si on ne luttait pas contre une insurrection, mais nous luttons aussi contre une insurrection. Si nous n’obtenons pas de meilleur équipement, nous perdrons », prévient-il.

Aujourd’hui, il faut vraiment être désespéré pour s’engager dans la police, et même les désespérés la quittent, souvent en emportant leur équipement. Il faut recruter à tour de bras pour maintenir les effectifs.
Au rythme actuel, un quart des policiers auront quitté leur poste d’ici la fin 2010. Des milliers d’autres auront été tués ou blessés. Le commandant Hotak, dont 370 des 642 hommes sont rentrés dans leur province faute d’arriver à joindre les deux bouts dans la capitale, en vient à recruter des volontaires sans formation, sur simple vérification des antécédents.
Dans ces conditions, il est difficile aussi de s’assurer que les talibans n’infiltrent pas les rangs.

La formation de la police afghane est d’autant plus cruciale qu’elle est actuellement plus redoutée que les talibans. Elle est réputée corrompue et plus faible que l’armée.
« Pour l’amour de Dieu, ne nous ramenez pas la police afghane! » Tel est le message que les habitants de Pankela ont adressé en juillet aux troupes britanniques qui venaient d’en chasser les talibans dans le cadre de la vaste offensive lancée dans la province d’Helmand. Les forces de l’ordre sont jugées brutales et corrompues.

« La police arrêterait les gens à moto, les battrait et prendrait leur argent », assure Mohammad Gul, un ancien de Pankela, qui dénonce en outre les pratiques pédophiles des agents.
« Quand les garçons étaient dans les champs, la police venait pour les violer. Vous pouvez aller dans n’importe quel commissariat et vous verrez des garçons. Ils les retiennent jusqu’à ce qu’ils en aient fini avec eux », poursuit-il.

Lorsque les talibans avaient chassé la police de Pankela, il y a un an et demi, les habitants s’en étaient réjouis, confirme Mohammad Rasoul, vieillard édenté affecté à la garde de quelques bêtes dans un verger tenu avec soin. « Nous étions ravis. Ils ne nous ont jamais embêtés », dit-il, bien que son propre fils ait été tué il y a cinq ans dans un attentat commis par les islamistes.
Avant leur arrivée, Mohammad avait reçu la visite de la police et d’un dignitaire local qui l’a menacé d’une arme pour lui soutirer de l’argent.


7- Rapprochement entre une tribu afghane et les Américains contre les talibans

Qari Rahmat, 28 ans, membre de la tribu des Shinwari, a accepté la semaine dernière de coopérer avec les Américains. Un revirement majeur, le premier du genre, d’un chef tribal qui jusque là figurait en bonne place sur la liste des personnes les plus recherchées par les Américains, accusé de servir d’intermédiaire avec les talibans et soupçonné d’être le principal responsable du trafic de drogue dans le sud-est de l’Afghanistan.

Le mois dernier, 170 anciens de la puissante tribu des Shinwari, la plus importante de la province de Nangarhar (est, frontalière avec le Pakistan), ont signé un accord avec les autorités afghanes, pour chasser les talibans de la zone. En échange, les Etats-Unis leur ont promis plus d’un million de dollars d’aide au développement.
Mardi, Qari Rahmat était donc sur la base américaine de Jalalabad, pour négocier, autour de fruits et de boissons gazeuses, aux côtés d’une dizaines d’ancien barbus, avec les militaires américains et la police afghane.

Jusque là, il figurait sur la liste des personnes les plus recherchées, accusé de servir d’intermédiaire avec les talibans et de superviser tout le trafic de drogues du sud et de l’est, dans la province de Nangarhar, située à l’est de Kaboul, à la frontière avec le Pakistan.
Son serment d’allégeance à la loi et à la Constitution afghanes est le premier du genre et les Américains espèrent qu’il servira à convaincre les autres chefs tribaux de faire de même. Il pourra s’inscrire dans le programme gouvernemental pour talibans repentis.

Mais si Qari Rahmat trahit ses engagements, les siens le condamneront à une amende pouvant atteindre les 20.000 dollars. « Et nous brûlerons sa maison », a expliqué Ousman, un ancien des Shinwari.
De leur côté, les Américains ont renoncé à arrêter Qari Rahmat, estimant que construire une relation de confiance avec la tribu était bien plus important, explique le lieutenant-colonel Randall Simmons, qui commande les quelque 500 soldats US du secteur. « Nous pourrions passer nos journées à tuer ces gars-là, comme nous l’avons déjà fait mais dès que vous en éliminez un, un autre prend sa place », ajoute-t-il.

Les Shinwari doivent maintenant se mettre d’accord sur la destination des fonds reçus des Américains : construction d’hôpitaux, d’écoles… Jusqu’à présent, ils travaillaient avec des budgets américains plus réduits, comme pour construire des ponts ou pour drainer des canaux.
Ce type de stratégie américaine, basée sur l’expérience de l’Irak et les accords passés avec les tribus qui se sont retournées contre les insurgés et Al-Qaïda, est en outre controversé. Pour beaucoup d’observateurs, les deux pays sont bien trop différents pour être comparés. « Les ‘tribus’ en Afghanistan ne se comportent pas comme un groupe uni, contrairement à ce qui s’est passé récemment en Irak », peut-on lire dans une étude publiée en septembre par l’armée américaine.

Et le président afghan Hamid Karzaï s’est souvent plaint que trop d’aide, distribuée directement aux agents sur le terrain, contourne son gouvernement, minant selon lui son autorité.
Les Shinwari, qui sont au moins 600.000 dans cette région, sont un cas un peu à part en Afghanistan : ils ont évité les déchirements internes et sont restés unis pendant des décennies de guerre. Et comme ils dominent les six districts de la province, il ne reste guère d’espace pour les talibans… En revanche, ce type de pacte avec les tribus semble bien plus difficile à mettre en place dans les provinces du Sud, notamment celle de Kandahar, fief des talibans, où les militants ont assassiné d’innombrables anciens trop proches du gouvernement à leur goût.


8- Les Etats-Unis poussent à la constitution de milices anti-talibans

Les Etats-Unis ont commencé à favoriser la création d’un certain nombre de milices anti-talibans dans l’espoir de favoriser une rébellion tribale à grande échelle contre le mouvement radicale islamiste, rapportait en novembre le New York Times.
Le journal indiquait que les responsables américains et afghans étudient la possibilité d’augmenter les groupes de milices armées dans le fief même des talibans, c’est à dire dans la partie méridionale et orientale du pays.

Ces responsables espèrent que le plan appelé, « Initiative de Défense de la Communauté » (Community Defense Initiative), permettra à des milliers d’hommes en armes dans le pays de défendre leur territoire contre les attaques des talibans.
En équipant ces milices, les responsables américains espèrent en augmenter rapidement leur nombre. Celles-ci pourraient apporter une aide supplémentaire aux forces américaines et afghanes déjà présentes sur le terrain.

Les milices pourraient aussi remplir un vide pendant que l’armée et les forces de police afghanes poursuivent leur entraînement et se renforcent.
« L’idée est que les gens prennent leur responsabilité concernant leur propre sécurité », indique le journal citant un haut responsable militaire américain ayant requis l’anonymat. « Dans beaucoup d’endroits, ils le font déjà », ajoute-il.
Toutefois, souligne le rapport, le développement de ces milices anti-talibans fait aussi courir le risque qu’elles se combattent entre elles ou s’en prennent aux gouvernements afghan et américain.

Les responsables désirent ainsi rattacher directement ces milices au gouvernement afghan. Cette démarche serait également destinée à éviter les erreurs du passé dans ce domaine. Ces erreurs avaient entraîné l’apparition de nouveaux seigneurs de guerre ayant défié pendant des années les autorités ou permis à des militants islamiques d’acquérir des armes pour ensuite passer aux Etats-Unis et provoquer des troubles.
Enfin, les responsables américains recommanderaient que les milices restent d’une taille réduite et que leur action se limite à la protection des villages et des nombreux postes de contrôle du pays.

Dans le cadre des élections d’août, les autorités afghanes avaient enrôlé quelque 10.000 membres des milices tribales pour participer à la protection du scrutin présidentiel.
Cela avait renforcé la possibilité que ces forces tribales puissent ensuite travailler aux côtés des troupes gouvernementales pour lutter contre l’insurrection talibane dans les provinces les plus touchées du pays. Une éventualité de plus en plus envisagée, qui rappelle ces milices tribales des provinces sunnites d’Irak enrôlées pour lutter aux côtés des Américains contre Al-Qaïda en Irak.

La tactique de Karzaï est régulièrement dénoncée, car nombre de chefs tribaux ont dirigé des factions armées pendant les décennies de guerre civile.
Cette démarche s’inscrit pourtant dans le cadre d’une nouvelle stratégie de l’Otan et de Washington : promouvoir les pouvoirs traditionnels locaux et rétablir l’autorité dans des régions où l’anarchie alimente l’insurrection.

« Le seul moyen d’apporter la paix et la stabilité à ce pays est de rétablir l’autorité traditionnelle d’individus au sein de la communauté en matière de gouvernement et de sécurité », fait valoir Barna Karimi, un responsable de la direction indépendante pour la gouvernance locale (IDLG).
Cet organe du gouvernement afghan supervise les contacts avec les anciens des tribus des régions rurales du pays, dont la parole est respectée et qui, souvent, fixent les lois locales. L’IDLG compte s’appuyer sur des chouras, des réunions tribales, pour le recrutement de civils au sein des forces de l’armée et de la police.

D’après des responsables de l’Otan, le plan sera dans un premier temps mis en place, à titre expérimental, dans les régions qui bordent l’axe routier stratégique reliant Kaboul à Kandahar, la principale ville du Sud.
Il serait question de fournir aux chouras des moyens, une autorité et certaines ressources mais pas d’armer les milices, une idée potentiellement dangereuse dans un pays aux rivalités ethniques et tribales complexes qui peuvent opposer deux villages, deux clans, deux vallées.


9- Les récoltes d’opium seront stables en 2010, selon l’ONU

Au total, l’Afghanistan fournit plus de 90% de l’opium mondial, qui sert notamment à fabriquer l’héroïne.
Les talibans tirent des centaines de millions de dollars chaque année du trafic pour financer leur insurrection. Il y aurait 15,4 millions de consommateurs dans le monde.
De plus, l’Afghanistan compte environ 2 millions de consommateurs de drogues.
En 2005, on avait estimé à au moins 900 000 le nombre d’Afghans dépendants à la drogue, sur une population de 25 millions.

Si les stocks d’opium demeurent colossaux, les superficies cultivées en pavot ont diminué d’un tiers dans la province méridionale du Helmand (près de 50% de l’opium mondial à elle seule). Les troupes afghanes et étrangères y ont mené l’été dernier d’importantes offensives pour tenter de réduire les bastions talibans.

Et les cultures d’opium en Afghanistan devraient rester stables en 2010, après deux années de baisse significative, selon un rapport de l’ONU publié mercredi.
Si les cultures de pavot devraient se maintenir au même niveau en surface, la production d’opium pourrait baisser en raison du mauvais temps, selon l’étude annuelle de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC). L’ONUDC prévient cependant que la culture du pavot, qui sert à la fabrication de l’opium, risque de se propager dans le pays.

« Dans l’ensemble, la culture de l’opium en Afghanistan devrait rester stable en 2010 mais le nombre de provinces dépourvues de champs de pavot pourrait diminuer » pour passer de 20 à 17, estime le rapport. En revanche, si des mesures de lutte contre la culture du pavot sont « prises à temps » et, ou, que la sécheresse se poursuit, la culture du pavot pourrait être éradiquée dans « 25 provinces » en 2010, soit 5 provinces de plus qu’en 2009.

L’étude a été menée sur 536 villages afghans. Dans 35% d’entre eux, des habitants ont déclaré avoir semé du pavot pour la récolte de 2010. Le prix de vente du pavot, plus élevé que celui d’autres cultures, est cité comme principale source de motivation.
Si le prix de l’opium sec a en effet baissé de 6% en un an, et de 13% pour l’opium frais, celui du blé a chuté de 43% et celui du maïs de 38%.
« Aucun des produits agricoles licites en Afghanistan ne peut concurrencer le revenu brut obtenu par hectare d’opium, bien que la différence ne soit plus aussi grande qu’il y a quelques années », constate le rapport.

L’étude révèle également que la culture de pavot est présente dans 79% des villages qui connaissent de très mauvaises conditions de sécurité, contre 7% des villages épargnés par les violences ou connaissant des « conditions de sécurité très bonnes ».
« C’est une preuve supplémentaire de la corrélation entre une grande insécurité et une culture très développée », juge le directeur de l’ONUDC Antonio Maria Costa. « Le message est clair : afin de tarir davantage la plus importante source de drogue la plus mortelle au monde, il faut plus de sécurité, de développement et de bonne gouvernance en Afghanistan ».

L’Afghanistan produit 90% de l’opium vendu dans le monde, un ingrédient qui entre dans la composition de l’héroïne. Cette culture très lucrative a permis de financer les insurgés talibans et d’alimenter la corruption dans le pays.
La culture de l’opium en Afghanistan a battu des records en 2007, avant de connaître une baisse significative pendant deux années consécutives, passant de 193.000 à 123.000 hectares en 2009. En septembre dernier, l’ONUDC avait annoncé que l’Afghanistan produisait encore 6.900 tonnes d’opium par an, soit 1.900 tonnes de plus que la consommation mondiale. En 2007, la production se situait à 8.200 tonnes.


10- L’agriculture en première ligne contre les talibans

Quatre Afghans sur cinq sont des paysans, généralement des éleveurs.
L’agriculture est l’une des clés de la légitimité du fragile gouvernement afghan et sa relance permettrait de lutter contre la culture du pavot, qui alimente la guérilla islamiste, estime le ministre américain de l’agriculture, Tom Vilsack.
L’administration américaine a fait de ce secteur la première de ses priorités dans le domaine civil, a-t-il souligné. « L’agriculture se trouve à la croisée de nos efforts en faveur de la stabilisation de l’Afghanistan. Aider (les Afghans) dans ce domaine contribuera à asseoir la confiance en leur gouvernement ».

L’activité représente 80% des richesses produites en Afghanistan, mais la moitié seulement des terres arables sont exploitées, ce qui laisse une marge de progression « énorme », a-t-il estimé, sans minimiser les défis à relever.
L’idée est d’inciter les agriculteurs qui tirent leurs revenus de l’opium vendu aux talibans à passer à d’autres productions encore plus rémunératrices, telles que le raisin de table, les noix ou les grenades.
Selon Washington, le pavot rapporte 2.500 dollars par hectare alors qu’avec la grenade, on peut atteindre 12.000 dollars pour la même surface.

L’administration Bush encourageait l’éradication de la culture du pavot en Afghanistan, premier producteur mondial d’opium, sans toutefois proposer d’alternatives aux agriculteurs.
Le principal obstacle au développement de ces alternatives réside dans l’accès limité au crédit, un problème que Tom Vilsak a promis d’évoquer avec son homologue afghan.
« L’un des avantages des taliban auprès des agriculteurs afghans est qu’ils peuvent avancer l’argent (…) Nous devons nous y opposer, ce qui suppose une quelconque forme de prêt », a-t-il expliqué.

Le développement de l’agriculture, que Washington considère comme l’une des clés de la lutte contre les talibans en parallèle au déploiement de renforts militaires, ne sera toutefois pas aisé. L’accès au crédit et les aides américaines risquent fort de se heurter aux difficultés d’acheminement des produits agricoles dans un pays en guerre pratiquement privé d’infrastructures.


11- Les Etats-Unis face au casse-tête afghan de la drogue

Les forces américaines déployées en Afghanistan ont le plus grand mal à se faire accepter par la population locale. Cette inimitié est encore aggravée par la désorganisation du commerce de la drogue que leur présence tend à provoquer.

Ce phénomène est particulièrement notable dans la province rurale de Helmand (sud-ouest), où les Marines ont fait fuir bon nombre des trafiquants sur lesquels les habitants comptaient pour revendre leur production de pavot à la frontière pakistanaise.
« Les gens de Khan Neshin continueront malgré tout à fabriquer de l’opium. Mais ils auront plus de mal à l’écouler », explique Fathi Mohammad, un cultivateur du district de Rig.

Un grand nombre d’habitants de la province de Helmand, qui produit plus de 50% du pavot cultivé mondialement, dépendent pour vivre de cette récolte. Démanteler ce commerce risquerait de ruiner les projets de développement mis peu à peu en place par le biais de la collaboration entre civils et militaires, du creusement de canaux d’irrigation à l’ouverture d’établissements scolaires.

L’administration Obama a tenté de neutraliser ce problème en inversant la politique menée précédemment par les Etats-Unis, qui consistait à détruire systématiquement les cultures de pavots. Cette tactique de l’ère Bush s’est en effet révélée contre-productive : loin d’empêcher l’argent de la drogue d’alimenter les caisses des talibans, elle a poussé la population à rejoindre le camp des insurgés islamistes.

Les Marines qui patrouillent dans le district de Rig s’emploient aujourd’hui à rassurer les habitants en leur expliquant qu’ils sont là, non pas pour les priver de leurs moyens de subsistance, mais pour combattre les talibans.
« Nos gars savent maintenant parler aux paysans et leur dire de ne pas s’inquiéter, que nous n’allons pas brûler leur récolte d’opium », affirme le lieutenant Doug Toulotte, membre du bataillon de Marines stationné dans le district de Rig.
Reste que la présence accrue de militaires américains pourrait réduire cet effort de proximité.

Les trafiquants encore présents à Rig paient les cultivateurs un cinquième du prix pratiqué auparavant pour le pavot, indique le sergent Mohammad Daoud, qui appartient à la police frontalière afghane actuellement formée par les Marines américains. Selon lui, « le prix a chuté parce que les trafiquants rencontrent des difficultés pour transporter la drogue ».

Le gouverneur du district, Massoud Balouch, qui considère la culture du pavot comme contraire à l’islam, a appelé les paysans locaux à cesser cette activité. « Partout où nous contrôlons la situation, nous détruirons les récoltes d’opium », a-t-il averti. Une position que les Marines du 4e bataillon de reconnaissance estiment devoir soutenir, même si elle complique encore leurs efforts de socialisation.
Préventivement, le gouverneur a fait distribuer l’automne dernier aux cultivateurs de Rig des grains de blé en vue des semailles. Une façon de les encourager à se détourner du pavot, comme le souhaitent les Etats-Unis. Mais les intéressés répondent à cette sollicitation qu’ils gagnent cinq fois plus d’argent en cultivant le pavot que le blé sur une même surface.

« Le blé n’est pas bon pour nous », assure Asmatullah, jeune habitant de Khan Neshin, exprimant une frustration largement partagée dans la population du district. « Quand ils étaient là, les talibans ne se mêlaient pas du travail de quiconque. Si nous recommençons à cultiver l’opium, ils nous aideront. »
Autre problème lié à cette culture de substitution : le blé ne demande qu’un dixième de la main-d’œuvre nécessaire pour récolter le pavot, ce qui fait craindre une forte poussée du chômage dans les zones visées, selon Vanda Felbab-Brown, spécialiste des stupéfiants à la Brookings Institution. Une évolution qui serait immanquablement récupérée par les talibans.


12- L’Iran apporte-t-il son aide aux talibans ?

L’Iran est un pays frontalier qui s’oppose à l’Occident, notamment aux USA en raison de son programme nucléaire controversé. Il lutte néanmoins contre le trafic de drogue afghan à sa frontière.
Les Etats-Unis pensent que les Gardiens de la Révolution iranien fournissent un entraînement et des armes aux talibans afghans pour les aider à combattre les forces occidentales, ont affirmé en septembre des agents du contre-terrorisme américain. L’implication des dirigeants iraniens dans cette aide a fait l’objet de débats animés au Pentagone et au sein des services de renseignement américains.

Dans une note confidentielle, le général Stanly McChrystal, commandant des forces américaines et de l’Otan en Afghanistan, estime que l’aide militaire iranienne ne constitue pas une menace immédiate pour les forces occidentales mais qu’elle pourrait le devenir.
La CIA et d’autres agences ont étoffé leur présence en Afghanistan et déployé davantage d’agents pour répondre à une demande accrue de renseignements sur les talibans et d’autres menaces, a déclaré un responsable américain du renseignement.

Des responsables du Pentagone ont souligné que des armes et des explosifs fabriqués en Iran avaient été saisis fin août dans l’ouest de l’Afghanistan, près de la frontière iranienne. Ils se sont dits particulièrement troublés par la présence dans la cache d’engins explosifs improvisés parce que ces armes sont responsables du plus grand nombre de pertes occidentales.
De même, le 7 octobre, au cours d’une opération conjointe des forces américaines et afghanes dans le sud de l’Afghanistan, 16 boîtes d’explosifs C-4 venant d’Iran auraient été découvertes.

L’Iran, à dominante chiite, a joué historiquement un rôle complexe en Afghanistan.
Téhéran était adversaire des talibans lorsque ce mouvement sunnite fondamentaliste était au pouvoir en Afghanistan.
Depuis l’éviction des talibans à la suite de l’offensive américaine de 2001, l’Iran a fourni une assistance au développement et un soutien politique au gouvernement du président afghan Hamid Karzaï.

Des responsables américains disent que l’Iran semble avoir voulu faire d’une pierre deux coups en s’attirant les bonnes grâces des talibans au cas où ils reviendraient au pouvoir tout en tentant d’affaiblir militairement les Américains et en renforçant ses positions dans les négociations sur son programme nucléaire.

13- Les prisons afghanes, un sanctuaire pour les talibans
Les prisons afghanes sont devenues un sanctuaire et un vivier de nouvelles recrues pour les talibans, constatait en septembre le général Stanley McChrystal dans son rapport sur l’Afghanistan.
Le chef des forces des Etats-Unis et de l’Otan dans le pays estime que les quelque 2.500 insurgés détenus en Afghanistan alimentent une radicalisation des autres prisonniers – au nombre d’environ 12.000 – et utilisent les centres de détention pour planifier leurs attaques.

Le général américain critique également la gestion des prisons, en particulier celle de Bagram, située sur la base aérienne de l’armée américaine au nord de Kaboul, où les détenus ont moins de droits que ceux du camp de Guantanamo. Quelque 600 prisonniers sont enfermés à Bagram, la plupart sans aucune charge. Cela aboutit à une radicalisation des détenus « bien au-delà des convictions qu’ils avaient avant leur capture ». Le général estime que les forces américaines doivent viser, à long terme, à cesser ces activités de détention et à les transférer aux autorités afghanes.

D’ailleurs, mi-septembre, le Pentagone a annoncé que les Etats-Unis vont accorder des droits aux quelque 600 prisonniers de Bagram, en leur permettant de contester leur détention, alors qu’ils n’avaient jusqu’ici pas même accès à leur dossier.
Le Pentagone a annoncé que ces hommes, enfermés parfois depuis des années sans recours, allaient bénéficier de l’aide d’un responsable militaire américain pour rassembler preuves matérielles et témoignages. Ils pourront ensuite plaider leur cause devant un conseil militaire.

En juillet, plusieurs centaines de prisonniers avaient entamé un mouvement de protestation, exprimant leur crainte d’être incarcérés « indéfiniment ». Ils refusaient notamment de participer aux conversations vidéo-téléphoniques ou de recevoir la visite de leurs familles prévues dans le cadre d’un programme de la Croix Rouge.

Et en juin, d’anciens détenus de la prison de Bagram ont affirmé avoir subi de nombreux sévices, selon une enquête de la BBC.
Emprisonnés à Bagram entre 2002 et 2008, ils ont raconté avoir été battus, privés de sommeil ou menacés avec des chiens. La BBC a interrogé 27 anciens prisonniers sur une période de deux mois.
Le Pentagone a nié, assurant que tous les détenus de Bagram étaient traités humainement.
Ces anciens prisonniers étaient soupçonnés d’appartenance ou de soutien à Al-Qaïda ou aux talibans. Aucun n’a jamais été inculpé ni jugé et certains ont reçu des excuses après leur libération, selon la BBC.

Sources : AFP, AP, Reuters, ONU, IRIN

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