Birmanie : aucun progrès de la junte

1- Quelques clefs pour comprendre
La Birmanie est gouvernée par des juntes successives depuis 1962.
C’est l’un des pays les plus pauvres au monde : sa population vit dans la pauvreté alors que la junte au pouvoir s’enrichit grâce notamment aux réserves de gaz du pays.

La junte militaire actuelle a pris le pouvoir en 1988, après avoir écrasé un mouvement démocratique, faisant quelque 3.000 morts selon certaines estimations.
Les dernières élections démocratiques remontent à 1990, mais les dirigeants birmans en ont refusé les résultats après le raz-de-marée obtenu par la Ligue nationale pour la démocratie (LND) d’Aung San Suu Kyi.
Depuis, Aung San Suu Kyi, 63 ans, Prix Nobel de la Paix, a passé plus de 13 ans des 19 dernières années en détention, dont les 6 dernières assignée à résidence, sans procès. Elle était censée être libérée fin mai.

Selon un enquêteur des Nations unies qui a visité en février ce pays reclus, il y a aujourd’hui plus de 2.100 prisonniers politiques, dont plusieurs dizaines ont été condamnés récemment à de lourdes peines pour avoir participé aux grandes manifestations de septembre 2007, conduites par des moines bouddhistes et réprimées par les autorités. Les manifestations avaient débuté en août pour protester contre l’augmentation massive des prix du carburant annoncée par le gouvernement.
La répression avait fait 31 morts et 74 disparus, mais au moins 300 morts selon les groupes dissidents.

Le rapporteur spécial de l’ONU pour la Birmanie, Tomas Ojea Quintana, a aussi relevé que les détenus manquaient de soins médicaux pendant leur séjour en prison et subissaient de “mauvais traitements physiques” durant leurs interrogatoires.
Aung San Suu Kyi, qui était en résidence surveillée jusqu’à récemment, est détenue à la prison d’Insein à Rangoon.

Actuellement,  elle est jugée pour violation des conditions de son assignation à résidence, qui interdit toute visite sans autorisation officielle, après l’arrestation d’un Américain qui s’était introduit début mai dans sa propriété, et qu’elle a hébergé 2 jours. Elle clame son innocence, mais encourt 5 ans de prison. Les journalistes ne sont pas admis dans la salle d’audience.

L’Américain, John William Yettaw, qui dit avoir voulu prévenir l’opposante birmane d’une mauvaise prémonition, avait traversé à la nage le lac Inya en bordure de la résidence. Arrêté sur le chemin du retour, il est jugé avec l’opposante et encourt la même peine.
Le procès a soulevé l’indignation de la communauté internationale et des partisans de Mme Suu Kyi.

De nombreux observateurs estiment qu’il vise avant tout à empêcher la très populaire opposante de participer aux élections que le gouvernement militaire doit organiser en 2010.
En mai 2008, alors qu’un cyclone dévastait le sud du pays, la junte avait fait passer en force, à l’occasion d’un référendum approuvé à plus de 92 %, un projet de Constitution favorable à l’armée et censé ouvrir la voie à des élections législatives en 2010.
Cette nouvelle Constitution comporte des formules juridiques qui interdisent de facto à Mme Suu Kyi de briguer un mandat en 2010.

La participation totale avait atteint 98% de la population. Peu de Birmans se seraient risqué à voter “non”. Selon les témoignages, le vote s’est déroulé dans une atmosphère d’intimidation, et de nombreux bulletins avaient déjà été remplis avant.
Ensuite, la junte a annoncé la promulgation de la nouvelle Constitution, alors qu’il était initialement prévu qu’elle n’entre en vigueur qu’après des élections en 2010. La junte n’a pas expliqué les raisons de cette annonce soudaine.


2- Les appels à la libération d’Aung San Suu Kyi menacent la sécurité nationale, selon la junte
Un journal de la junte a accusé samedi les partisans d’Aung San Suu Kyi de nuire à la sécurité nationale et d’inciter au désordre en exigeant la libération de prison immédiate de l’opposante. Le “Lumière nouvelle de la Birmanie” reproche aux partisans de la LND de qualifier d’illégale la détention de leur dirigeante, au motif que l’accusation est fondée sur une Constitution dépassée.
Le 31 mai, les autorités birmanes ont réaffirmé que le procès d’Aung San Suu Kyi est une affaire intérieure à laquelle les pays étrangers ne doivent pas se mêler.

L’Occident a dénoncé un “procès spectacle” et voit dans ces poursuites un prétexte pour la maintenir en détention jusqu’aux élections promises par la junte pour 2010.
L’Occident ne cesse de demander la libération de l’opposante, ainsi que des quelque 2.000 prisonniers politiques.
Des ministres européens et asiatiques réclament aussi la levée des restrictions imposées aux partis politiques en Birmanie.

L’Association des pays du Sud-Est asiatique (ASEAN), dérogeant à sa règle habituelle de non-ingérence, a exprimé sa “vive inquiétude” sur le sort d’Aung San Suu Kyi. Il réitère sa demande de libération immédiate. Il estime aussi  que ce procès met en jeu “l’honneur et la crédibilité” de son partenaire birman.
Déjà, l’an dernier, l’ASEAN avait exprimé sa “profonde déception” après la prolongation en mai, pour un an, de la détention d’Aung San Suu Kyi.

De son côté, la Chine, alliée indéfectible de la junte, a souligné que “cette question birmane devait être résolue par le peuple birman”.
Le 19 mai, l’Union européenne avait demandé à la Chine et aux autres pays asiatiques de faire pression sur la Birmanie pour que la junte abandonne les charges qui pèsent sur Aung San Suu Kyi et qu’elle lève son assignation à résidence.

Pékin, qui entretient d’étroites relations diplomatiques et économiques avec la junte birmane, a toujours refusé de la critiquer.
Mais ni la politique habituelle de dialogue de l’Asean ni les sanctions privilégiées par les Occidentaux n’ont eu jusqu’ici d’effets sur le régime birman.


3- Le procès d’Aung San Suu Kyi devrait durer jusqu’à la semaine prochaine au moins
Le procès d’Ang San Suu Kyi, qui devait s’achever vendredi, risque d’être prolongé au moins jusqu’à la semaine prochaine, une cour birmane ayant accepté d’examiner un recours de la défense contre l’exclusion de 3 des 4 témoins, a annoncé mercredi l’un des avocats de l’opposante, Nyan Win. Durant le procès, le tribunal a en revanche autorisé l’audition de 23 témoins de l’accusation, dont 15 ont effectivement comparu.
Le recours sera examiné vendredi par le tribunal de division.

Le tribunal de district, instance inférieure, avait rejeté tous les témoins présentés par la défense, à l’exception du juriste Nyan Win. Tous les témoins récusés étaient des membres de la LND. Il s’agissait de l’influent journaliste et ancien prisonnier politique Win Tin, du vice-président du parti Tin Oo, actuellement assigné à résidence et de l’avocat Khin Moe.

Quant à l’Américain qui est jugé avec elle, son avocat Khin Maung Oo a assuré mercredi qu’il était motivé par la ferveur religieuse. “Je suis sûr que mon client devrait avoir une peine indulgente. Il n’avait pas d’intention criminelle”, a-t-il plaidé. Il a expliqué que son client n’était pas un religieux fanatique, mais un mormon dévot qui était venu avec “une mission”, avertir Aung San Suu Kyi que des “terroristes” allaient l’assassiner et rejeter ensuite la responsabilité sur le gouvernement.

Le 29 mai, le LND a déclaré qu’Aung San Suu Kyi a besoin de soins médicaux urgents. Le parti se dit “sérieusement inquiet” concernant la santé de l’opposante, qui ne peut pas dormir correctement en raison de crampes dans les jambes.
Elle a été soignée début mai pour déshydratation et hypotension. Elle reçoit “les soins adéquats et est en bonnes santé”, a affirmé le ministère birman des Affaires étrangères.


4- La richesse minière rend les sanctions peu efficaces
L’Union européenne et les Etats-Unis avaient renforcé leurs sanctions contre la Birmanie après la répression de septembre 2007.
L’Union Européenne étudie actuellement des sanctions au cas où Mme Suu Kyi serait condamnée à l’issue du procès actuel. Des sanctions avaient été renouvelées pour un an en avril dernier.
Les sanctions européennes comprennent actuellement des interdictions de visa et des gels d’actifs à destination de membres du régime militaire birman et de quelque 1.200 entreprises liées à celui-ci.

De son côté, le président américain Barack Obama a renouvelé le 15 mai pour une année les mesures prises contre la junte, estimant que les actes et politiques du régime militaire constituaient une menace pour les intérêts américains.
Il s’agit du gel des avoirs financiers des dirigeants politiques et militaires birmans et de l’interdiction de l’importation de rubis et de jade birmans aux Etats-Unis.
La Birmanie produit 90% des rubis mondiaux et est un exportateur important de pierres précieuses et de jade. Ce commerce fournit des revenus essentiels à la junte.

Quant au Conseil de sécurité de l’ONU, il s’est contenté le 23 mai d’un communiqué de presse signé par ses 15 membres, demandant à nouveau à la junte militaire “de créer les conditions nécessaires à un dialogue véritable” avec Mme Suu Kyi et les autres membres de l’opposition et groupes minoritaires, “pour atteindre une réconciliation nationale complète”.

Les Etats-Unis avaient initialement appelé le conseil à adopter une déclaration présidentielle, qui aurait eu plus de portée, mais le document a finalement été rétrogradé à un communiqué de presse, pour qu’il obtienne l’accord de tous les membres, y compris la Chine et la Russie, qui entretiennent des liens avec la junte au pouvoir en Birmanie. La Chine et la Russie, qui disposent du droit de veto au sein du Conseil de sécurité, s’opposent à des sanctions de la part de l’ONU.
Les membres du conseil ont aussi rappelé l’importance de leur première déclaration sur la Birmanie, datant d’octobre 2007, suivie par une déclaration présidentielle en mai 2008.

Concernant la France, Rama Yade a dénoncé le 20 mai “la persécution” dont est victime Aung San Suu Kyi, tout en estimant que le départ de la firme pétrolière française Total “ne changerait rien” à la situation politique.
“Total ou pas Total, cela ne changerait rien à cette situation chaotique”, a assuré Rama Yade, rappelant que “le pays a connu des manifestations pacifiques en septembre 2007 (…), le cyclone Nargis et l’organisation du référendum en plein milieu du cyclone (…) pour aller à ces élections”.

“Lors de la crise de 2007, le président avait reçu (…) les dirigeants de Total pour leur demander de geler les investissements ultérieurs et de développer, ce que Total faisait déjà, des actions humanitaires par rapport à la population”. “Si Total demain partait, elle serait remplacée par d’autres entreprises qui ne se préoccuperaient pas de considérations humanitaires”.

En effet les généraux birmans, assis sur les 10e plus vastes réserves de gaz du monde, n’auraient qu’à les proposer à une autre société qui sauterait sur l’aubaine.
Les profits de Total vont en grande partie au régime, comme c’est le cas pour les autres multinationales, Chevron (Etats-Unis), la China National Petroleum Corporation, la Nippon Oil Corp. (Japon), Daewoo International (Corée du Sud),…
Les richesses de Birmanie bloquent des sanctions efficaces.

Outre le gaz, de nombreuses compagnies de Chine, d’Inde et de Thaïlande – grands voisins de la Birmanie – se disputent le teck et d’autres produits de la forêt, le jade et les pierres précieuses, ainsi que des produits textiles et agricoles.
Chine et Thaïlande sont d’importantes acheteuses de teck et de jade.
La Thaïlande est le principal récipiendaire des exportations birmanes.
De son côté, l’Inde, outre le gaz, a investi dans le développement d’infrastructures, tandis que des firmes indiennes sont également présentes dans les secteurs pharmaceutique et des télécoms.

La Russie, également très active en Birmanie, avait annoncé en mai 2008 avoir conclu un accord de coopération pour la création d’un centre de recherche nucléaire dans ce pays.
Il y a une dizaine d’années, l’Union européenne et les Etats-Unis ont imposé des sanctions limitées contre la Birmanie mais celles-ci ont surtout affecté la population, tandis que le régime profitait de la poursuite des affaires avec les pays voisins.


5- Des élections en 2010 ?
En 2008, alors qu’un cyclone meurtrier venait de ravager le sud de la Birmanie (150.000 morts ou disparus), le gouvernement des généraux a fait adopter, lors d’un référendum controversé, une nouvelle Constitution favorable à l’armée, au pouvoir depuis 1962.
Dans le cadre d’une “feuille de route” en vue de l’avènement d’une “démocratie disciplinée”, Than Shwe, n° 1 depuis 1992, a l’intention d’organiser des élections en 2010, mais les pays occidentaux doutent de la régularité du processus s’il n’inclut pas la LND et d’autres groupes de l’opposition.

Fin mars, Than Shwe a reprécisé que les partis politiques devront remplir certaines conditions pour participer aux élections.
Il a appelé les partis politiques à éviter la “diffamation” et les “troubles à l’ordre public” ainsi que les “attaques personnelles”. Le gouvernement donnera son feu vert aux partis faisant preuve de “maturité”, a-t-il ajouté.

Il a aussi enjoint aux partis politiques avides de démocratie d’ignorer les idéologies “importées” de l’étranger. “La démocratie aujourd’hui (en Birmanie) est à un stade naissant et requiert encore une attention patiente”.”Certaines parties se sont tournées vers des pays étrangers pour la direction et l’inspiration” et ont “suivi, de manière irrationnelle, des idéologies et des directives importées”, a dit le dirigeant de 75 ans.

Dans le passé, la junte a accusé la LND d’agir systématiquement “contre les intérêts de l’Etat” birman, avec le “soutien actif” des Etats-Unis et de leurs alliés.
Aujourd’hui, a affirmé Than Shwe, “les partis politiques doivent fonder leurs campagnes sur un engagement de non-désintégration de l’Union et de la solidarité nationale”.


6- Des prisonniers politiques ont été libérés en février
Plusieurs moines et 3 membres de la LND figuraient en février parmi plus de 6.300 prisonniers que la junte avait décidé de libérer dans le cadre d’une mesure d’amnistie pour bonne conduite.
D’après l’Assistance Association for Political Prisoners, dont le siège se trouve en Thaïlande, 19 prisonniers politiques au total devaient être libérés dans le cadre de cette amnistie.

Tate Naing, de l’Assistance Association for Political Prisoners, a cependant relativisé ces libérations, soulignant que le groupe concerné ne comprenait “aucun responsable politique” ni aucun “acteur clef”.
Sur les 9.002 prisonniers qu’avait libérés la junte en septembre dernier, une douzaine seulement était des détenus politiques.

De toute façon, suite à chacune de ces libérations, d’autres opposants sont emprisonnés après de faux procès. Cela les empêchera de toute évidence de participer aux élections prévues en 2010.
Indéniablement, la répression se poursuit en Birmanie contre les journalistes et contre les opposants politiques.
La junte dément détenir un grand nombre de prisonniers politiques.


7- Le dialogue avec l’opposition n’a pas progressé depuis septembre 2007
Suite à la violente répression de septembre 2007 contre le mouvement de protestation de masse emmené par des moines bouddhiste, l’ONU a tenté de mettre en place une médiation entre la junte et l’opposition en Birmanie, en vain.
Les généraux se présentent comme les garants de la stabilité et de l’indépendance d’un pays qui fut colonie britannique jusqu’en 1948 ainsi que les seuls capables d’empêcher “la désintégration de la nation” face aux rébellions de minorités ethniques.

En réponse à ceux qui lui reprochent l’absence de progrès dans sa mission de bons offices, le conseiller spécial du Secrétaire général de l’ONU, Ibrahim Gambari, estimait en février dernier que cette mission en Birmanie est un processus méticuleux, dont les progrès sont lents et non pas spectaculaires.
« On ne peut pas aller au Myanmar sans y être invité par le gouvernement ; le programme ne dépend pas que de nous ; il faut en appeler au pays, user de persuasion et d’encouragement, se reposer sur les pays voisins, l’ASEAN et tous ceux qui ont une influence sur les deux parties. C’est ça qu’on essaie de faire et ça prend du temps », estime-t-il.

Concernant ses relations de travail avec les autorités du Myanmar et l’opposante Aung San Suu Suu Kyi, il note que les autorités continuent à l’inviter, alors que dans le passé, son prédécesseur Razali Ismail « n’a pas été autorisé à entrer dans le pays pendant deux ans et demi ».
« Par ailleurs, l’opposition a fait savoir publiquement qu’elle se félicitait du rôle de bons offices du Secrétaire général ainsi que de mon propre engagement. Même lorsqu’ils ont été frustrés par le fait que les résultats n’étaient pas assez rapides ou probants, ils ont fait savoir qu’ils s’en félicitaient. Et j’ai rencontré Daw Aung San Suu Kyi à chaque visite, à part une fois, en août dernier. Au cours de certaines visites je l’ai rencontré deux fois. Nous avons eu de très bonnes et franches discussions ».

En août dernier Aung San Suu Kyi avait créé la surprise en refusant de le rencontrer car elle n’en voyait pas l’utilité, sans résultats tangibles, malgré plusieurs visites.
Son parti était également très déçu, affirmant à l’émissaire de l’ONU qu’il perdait son temps.

Sources : Reuters, AP, AFP, ONU

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