Fédération russe : le terrorisme islamiste continue

1- Des clefs pour comprendre
Ingouchie, Daguestan et Tchétchénie : ces 3 républiques caucasiennes du sud de la Fédération de Russie sont plongées dans un cycle de violences, auquel les forces russes ne trouvent pas la parade depuis des années, alors même que Moscou avait fait grand cas en avril 2009 de la fin de l’opération antiterroriste en vigueur en Tchétchénie pendant une décennie.

Si les combats à grande échelle ont pris fin en Tchétchénie, république à majorité musulmane ravagée par deux guerres séparatistes depuis 1994 (au total, quelque 100.000 personnes, soit 10% de la population, y trouvèrent la mort), des militants islamistes radicaux poursuivent leurs attaques contre les forces de police et d’autres représentants des autorités, les violences s’étendant aux républiques voisines.

Depuis cet été, la Tchétchénie, comme les autres républiques du Caucase, est le théâtre d’un regain de violences imputées aux rebelles séparatistes. Début septembre, les principales ONG russes de défense des droits de l’Homme estimaient que le Caucase du Nord est plongé dans une “guerre civile”.
Le nombre d’attentats et autres attaques est en nette recrudescence. Les autorités imputent ces attaques aux insurgés musulmans, financés par l’étranger.

Depuis juin, au moins 260 personnes ont été tuées dans des combats et des attentats, dont une centaine de policiers et militaires, selon un décompte de l’AFP s’appuyant sur des informations officielles.
La guérilla aux accents islamistes et les attaques contre les forces de l’ordre et les autorités sont quasi-quotidiennes.
Et face à la recrudescence de la violence, les forces russes multiplient les opérations contre les rebelles.

En Tchétchénie, l’armée russe a lancé en avril 2009 de nouvelles opérations de lutte contre le terrorisme, une semaine après avoir annoncé la fin de sa mission dans la région.
Ramzan Kadyrov, le président installé au pouvoir par Moscou, est connu pour sa brutalité et ses manières expéditives. L’ONG américaine Human Rights Watch a accusé en juillet les autorités tchétchènes de punir les proches de combattants rebelles en brûlant leurs maisons, une pratique qui s’est banalisée en Tchétchénie depuis 2008.

Si des combats sporadiques opposent toujours les forces russes à des rebelles en Tchétchénie, c’est davantage le cas dans les républiques voisines d’Ingouchie et du Daguestan : des groupes de séparatistes musulmans se livrent régulièrement à des attentats à la bombe et embuscades et manifestent leur volonté d’imposer la loi islamique.

En Ingouchie la rébellion s’inspire des mouvements indépendantistes et islamistes tchétchènes, et les violences y sont quasi-quotidiennes (enlèvements, attaques contre les forces de l’ordre, meurtres de civils…).
Dans cette république le pouvoir central est affaibli et les assassinats réguliers de policiers et d’officiels ont largement entamé le moral des autorités locales.

Dans le même temps, les rebelles bénéficient du soutien de la part d’une population pauvre. Car la république d’Ingouchie est marquée par la pauvreté, la violence et la corruption dont son président Iounous-Bek Evkourov a fait son principal cheval de bataille, la corruption jetant les jeunes dans les bras de la rébellion islamiste, en raison des faibles possibilités de gagner sa vie par des moyens légaux.

L’Ingouchie est devenue, devant la Tchétchénie, l’épicentre de la violence sur le flanc sud turbulent de la Fédération russe et un havre pour les réseaux de l’islamisme radical.
Cela en raison de son taux de chômage très élevé, plus de 50%, des vastes communautés de réfugiés tchétchènes très pauvres qu’elle abrite, et d’un conflit ethnique avec l’Ossétie du Nord voisine.
De plus, d’après des spécialistes du Caucase et des organisations de défense des droits de l’homme, les arrestations arbitraires et exactions diverses des forces de sécurité nourrissent le ressentiment des populations civiles et la rébellion.

En juin, Human Rights Watch avait accusé les forces russes de violations des droits de l’homme à grande échelle en Ingouchie, faisant état de détentions arbitraires, torture, disparitions forcées et exécutions extra-judiciaires documentées. L’ONG ajoutait que les musulmans et les opposants y étaient persécutés et la presse indépendante muselée, avant d’avertir que ces méthodes de “guerre sale” risquaient de déstabiliser encore plus la situation dans la région.

Le Daguestan, où vivent quelque 2,5 millions d’habitants de multiples ethnies, majoritairement musulmans, est lui aussi plongé depuis des années dans la violence, des groupes rebelles aux accents islamistes et inspirés de la guérilla indépendantiste tchétchène y étant très actifs.
Il est déstabilisé par des attaques régulièrement commises contre les forces de police et d’autres responsables par des militants islamistes radicaux.

Là aussi les ONG spécialisées dénoncent les exactions policières.
Dans un rapport publié en mai, l’ONG russe Mémorial décrivait le Daguestan comme miné “par une corruption endémique, le chômage, les atteintes grossières aux droits électoraux des citoyens, l’arbitraire policier”, autant de facteurs nourrissant la rébellion.

Concernant les exactions commises par le pouvoir officiel, non seulement les assassinats de journalistes et militants des droits de l’homme se multiplient dans le Nord-Caucase, mais la plupart des meurtres de journalistes et de défenseurs des droits de l’homme n’ont jamais été élucidés, sans parler des enlèvements et des meurtres qu’ils dénonçaient.


2- L'”Emirat du Caucase” revendique les attentats de Moscou

Une série d’atttentats a fait 39 morts lundi dans le métro de Moscou et 12 autres mercredi au Daguestan. Les attentats au Daguestan ont visé la police.
Le chef de la guérilla tchétchène et du groupe rebelle islamiste “l’Emirat du Caucase”, Dokou Oumarov, a revendiqué dans un message vidéo les attentats de Moscou, qui sont un acte de “vengeance” répondant aux opérations des forces russes dans le Caucase, et il a menacé la Russie de nouvelles attaques.

L’Emirat du Caucase est une union floue de différents mouvements rebelles islamistes actifs dans les différentes républiques caucasiennes russes.
Oumarov avait déjà revendiqué l’attentat de novembre dernier contre le train Nevski-Express assurant la liaison Moscou/Saint-Pétersbourg, qui a fait 26 morts.

Dans un message vidéo enregistré le jour des attentats, et rapporté mercredi par le site internet indépendantiste tchétchène Kavkazcenter, Dokou Oumarov affirme que ces attaques sont “un acte de vengeance” du récent “carnage” des forces russes en Ingouchie.
Le 11 février, “des habitants tchétchènes et ingouches ont été exécutés” par les forces russes près du village d’Archty au cours d’une opération menée par “les bandits des forces spéciales du FSB” (services spéciaux russes), explique le chef de “l’Emirat du Caucase”.

Le président russe, Dmitri Medvedev, et le Premier ministre, Vladimir Poutine, ont laissé entendre que les attentats à Moscou et au Daguestan étaient liés.
Et ils ont tous deux promis que les terroristes s’attaquant à la Russie seraient “anéantis”. M. Poutine, qui a un faible pour les formules à l’emporte-pièce, a sommé les forces de l’ordre de “curer les égouts” pour les débusquer.

Les attentats-suicide de Moscou, les premiers de cette ampleur depuis des années dans la capitale russe, ont choqué l’opinion, qui s’était habituée à une sécurité relative. La sécurité a été renforcée partout dans le pays depuis lundi.
M. Medvedev a signé un décret ordonnant au gouvernement de M. Poutine de prendre d’ici quatre mois de nouvelles mesures en faveur de la sécurité des usagers du métro et d’autres moyens de transports en Russie.

Les autorités ont jusqu’au 31 mars 2011 pour installer des équipements spéciaux aux endroits où les infrastructures de transport sont les plus vulnérables.
De son côté, le directeur du métropolitain de Moscou, Dmitri Gaïev, a déclaré à la radio Echo de Moscou que des détecteurs de substances toxiques et de gaz commenceraient à être installés début avril pour la première fois dans le métro de la capitale. Et le renforcement des mesures de sécurité décidé après les attentats lundi dans le métro de Moscou seront maintenues “au minimum jusqu’à la mi-mai”, a-t-il ajouté.

Dimitri Medvedev, qui a récemment jugé que les militants islamistes avaient envahi le Caucase-nord “comme une tumeur cancéreuse”, a nommé cette année un vice-Premier ministre spécialement chargé des affaires de la région, et de se pencher sur les racines du terrorisme, pauvreté et corruption incluses.
Il a juré que les commanditaires des attaques, des “animaux”, seraient “trouvés et détruits”.

Il a suggéré de renforcer la législation sur le terrorisme, en proposant de “revenir au problème de l’application” de ces lois et de les “perfectionner”, sans entrer dans les détails.
En outre, M. Medvedev a promis de continuer à recourir à la force pour “rétablir l’ordre” dans le Caucase et de “créer des conditions économiques favorables” dans cette région rongée par la pauvreté.

De nombreux dirigeants du monde entier ont fermement condamné le double attentat.
La chef de la diplomatie américaine Hillary Clinton a qualifié le terrorisme d'”ennemi commun”. “Que l’on soit dans le métro de Moscou, le métro de Londres, un train à Madrid ou un immeuble de bureaux à New York, nous faisons face au même ennemi”, a-t-elle affirmé dans un entretien à la chaîne canadienne CTV.


3- Les précédents attentats importants

a- Républiques du Caucase

En janvier, un attentat-suicide a fait 6 morts devant un commissariat de la capitale du Daghestan.
En décembre, un attentat-suicide a tué plusieurs policiers et civils en Ingouchie.
En août 2009, un attentat a fait 24 morts et 200 blessés devant une caserne des forces de sécurité en Ingouchie.

b- Moscou
Moscou a été frappée plusieurs fois depuis les années 90 par des explosions mortelles.
Début février, une bombe placée sur des voies ferroviaires a explosé près de Saint-Pétersbourg, blessant un cheminot, ont annoncé des responsables russes, qui ont qualifié l’événement d’attentat.
Le 27 novembre, une explosion avait provoqué le déraillement du train Nevski Express reliant Moscou à Saint-Pétersbourg, faisant 26 morts. L’attentat avait été revendiqué par le dirigeant tchétchène Dokou Oumarov.

Le 21 août, un attentat a fait 14 morts sur le marché Tcherkizovski de Moscou, où travaillent de nombreux marchands d’Asie ou du Caucase.
Le dernier attentat d’ampleur dans le métro remonte au 6 février 2004. Il avait fait 41 morts et 250 blessés et avait été revendiqué par un groupe islamiste soutenant les séparatistes tchétchènes.


4- Les attentats, un échec pour la politique sécuritaire du Kremlin

Les attentats commis dans le métro de Moscou mettent fin à plusieurs années de calme relatif dans la capitale et soulignent l’incapacité du Kremlin à contenir durablement ses ennemis les plus violents.
Le maire de Moscou, Iouri Loujkov, a déclaré que les attentats avaient été perpétrés par des femmes kamikazes – une méthode déjà employée par les rebelles tchétchènes : des femmes ayant perdu leur époux ou leur frère et baptisées “les veuves noires”.

Le double attentat du métro est un coup porté à la réputation de l’ancien président Vladimir Poutine, qui se veut un champion de l’ordre public et reste considéré comme le premier dirigeant du pays même s’il a placé Dmitri Medvedev à la tête de l’Etat en 2008 pour prendre le poste de Premier ministre à l’expiration de ses deux mandats présidentiels consécutifs.

“C’est un affront direct à Vladimir Poutine, dont toute l’accession au pouvoir s’est construite sur sa promesse d’écraser les ennemis de la Russie. C’est un affront à son image d’homme d’Etat musclé”, note Jonathan Eyal, expert britannique des questions de défense.
Autre symbole égratigné, volontairement ou non, par les auteurs des attaques : le premier attentat est survenu à la station Loubianka, à quelques dizaines de mètres du siège des services de renseignement du FSB, le successeur du KGB.

“La méthode de répression du gouvernement fédéral en Tchétchénie est totalement contre-productive”, estime Galina Emelianova, de l’université de Birmingham. “Elle n’a fait que pousser l’insurrection hors de la Tchétchénie. La rébellion est de plus en plus multiethnique et s’étend à d’autres parties du Nord-Caucase via des réseaux djihadistes de plus en plus actifs.”
Après la sanglante conclusion d’une prise d’otages dans un théâtre de Moscou en 2002 et une série d’attentats en 2004, la violence imputée au séparatisme musulman était restée essentiellement confinée ces dernières années au Nord-Caucase.

En novembre dernier toutefois, un attentat attribué aux insurgés islamistes avait provoqué le déraillement d’un train entre Moscou et Saint-Pétersbourg qui a fait 26 morts.
Vladimir Poutine avait alors appelé à agir “très fermement” contre le terrorisme.
Les grands attentats ont souvent conduit le Kremlin à lancer des vagues de répression au Caucase et à verrouiller davantage le système politique.

Après le premier conflit tchétchène (1994-96), la deuxième guerre de Tchétchénie a été lancée en 1999 après la mort de plus de 200 personnes dans des attentats contre des immeubles d’habitation à Moscou et dans d’autres villes. Si les autorités ont accusé les rebelles caucasiens d’en être les auteurs, certains observateurs soupçonnent une manipulation de l’Etat.
Cette deuxième guerre a renforcé la popularité de Poutine, alors Premier ministre avant d’être élu président en 2000.

En 2004, après la prise d’otages de l’école de Beslan, au Nord-Caucase, et la mort de plus de 330 personnes dans l’assaut mené par les forces spéciales russes contre les ravisseurs, un groupe de séparatistes tchétchènes, Vladimir Poutine avait fait voter une série de réformes électorales qui ont renforcé le contrôle du Kremlin sur la vie politique.
“On va peut-être assister à des opérations de police dans les quartiers de Moscou à forte concentration tchétchène”, poursuit Jonathan Eyal. “Lors d’autres attentats, les auteurs ont été arrêtés ou tués, mais aucun réseau n’a été démantelé.”


5- Les violences dans le Nord-Caucase inquiètent au plus haut point Moscou

Les forces russes ont multiplié ces derniers mois les opérations contre les rebelles du Caucase, tuant notamment en mars 2 de leurs leaders.
En Ingouchie, le chef rebelle Saïd Bouriatski a été tué début mars. Il y était considéré comme “l’idéologue principal” de la rébellion islamiste, selon le quotidien Kommersant. Il aurait participé notamment à l’attentat meurtrier en novembre dernier contre le train Moscou/Saint-Pétersbourg.

En novembre, le président russe Dmitri Medvedev avait exprimé son inquiétude à propos de la montée des violences, jugeant qu’elles constituaient le problème le plus important que le Kremlin ait à gérer sur le plan intérieur. Il avait expliqué que la pauvreté, la corruption endémique et le désespoir incitaient les jeunes gens au Daghestan et en Ingouchie à rejoindre les rangs des rebelles islamistes.
“Je vais parler en toute franchise : le niveau de corruption, de violence, la domination exercée par les clans dans les républiques du Nord-Caucase est tout simplement sans précédent”, avait dit le président.

Pour les autorités locales, elles sont le produit explosif des luttes claniques, de la pauvreté, de l’islamisme et de la répression arbitraire exercées par les forces de sécurité russes.
Jamais avant ce discours de Medvedev un haut responsable du pouvoir russe n’avait tenu de propos aussi abrupts sur la situation dans le Nord-Caucase.

Et les dirigeants locaux en ont pris aussi pour leur grade : “Les volumes des financements publics pour le Nord-Caucase sont significatifs, mais l’efficacité des dépenses de cet argent laisse grandement à désirer”, avait dit Medvedev, ajoutant sans équivoque qu'”une partie de ces financements est presque ouvertement volée par des fonctionnaires tandis que le chômage et, partant, la pauvreté de masse ont atteint la cote d’alerte”.

En Ingouchie, le chômage frappe plus de 50% de la population active ; en Tchétchénie, il est de 40% environ.
“Nous poursuivrons le combat sans compromis contre le terrorisme international et détruirons ces bandits (…) Nous ferons tout pour faire en sorte que l’existence des habitants du Nord-Caucase devienne prospère, et nous nous attaquerons à ceux qui entravent notre action”, avait promis Medvedev.

Fin août, les dirigeants régionaux du Nord-Caucase avaient averti le président russe qu’ils ne parvenaient pas à contenir les menaces des groupes islamistes, qui ont pénétré toutes les sphères de la société.
L’islamisme “s’est répandu dans toute les facettes de la vie. C’est une sérieuse menace pour la paix et l’ordre dans la république et dans la région, il est impossible de ne pas s’en rendre compte”, a dit le président de la république autonome d’Ingouchie, Iounous-Bek Evkourov.
Il a estimé que la pression militaire n’était pas efficace contre les rebelles. “Nous devons reconstruire le système de valeurs public”.

Faisant la même analyse, Dmitri Medvedev a exhorté les hauts dignitaires musulmans à s’unir pour lutter contre les groupes islamistes qui attirent à eux de nombreux jeunes.
“Malheureusement, les bandes criminelles réussissent encore à recruter des jeunes gens pour leurs activités”. “Il serait bon d’élaborer un programme de travail avec les jeunes dans le Nord-Caucase”.
Outre la menace de déstabilisation qui pèse sur la région, le Kremlin redoute que l’islamisme radical ne s’étende aux autres régions à majorité musulmane de Russie.

La popularité des enseignements des radicaux ne cesse de grandir dans le Nord-Caucase, dont les habitants sont confrontés à la pauvreté, à la corruption et à des abus de pouvoir.
Dmitri Medvedev a soutenu l’idée de combattre la propagande islamiste, mais a prévenu que les possibilités étaient limitées.
Il a notamment proposé de créer une chaîne de télévision pour promouvoir l’Islam traditionnel et de contrôler l’accès à l’éducation islamique à l’étranger.

Le 20 juillet déjà, Dmitri Medvedev soulignait devant de hauts responsables militaires que la situation dans le Caucase russe restait “très, très difficile”, et avait ordonné fermement aux forces armées de faire preuve de plus de compétence et d’efficacité pour combattre la guérilla qui y fait rage.
“La mission du Comité national antiterroriste est de renforcer la coordination des services armés”, afin d'”augmenter de plusieurs fois l’efficacité des mesures prises par les forces armées et des activités des services des forces de l’ordre”.

Un ordre qui avait sonné comme un aveu de faiblesse, selon les analystes, la lutte contre la rébellion étant morcelée entre les ministères de l’Intérieur des différentes républiques caucasiennes, le ministère russe de l’Intérieur, celui de la Défense et le FSB.

“Personne ne fait confiance à personne” de peur de “fuites d’informations” et en raison de rivalités entre services, notait ainsi Andreï Soldatov, du site Agentura.ru spécialisé sur les questions de sécurité nationale. Par ailleurs, disait-il, les forces russes, engagées dans une “guerre de faible intensité”, ont commis “une effrayante erreur” en ne s’adaptant pas au changement de stratégie de la rébellion qui opère non plus sur la base de grosses unités, mais de petites cellules de quelques combattants.


6- Les attaques se multiplient

a- Un dirigeant de l’opposition assassiné

Fin octobre, Makcharip Aouchev, un dirigeant de l’opposition russe en Ingouchie, a été assassiné au volant de sa voiture.
Une enquête pour assassinat a été ouverte par le parquet général de Russie et elle est supervisée personnellement par le procureur général, Iouri Tchaïka, a précisé une représentante du ministère public, Marina Gridneva.

De son côté, le président ingouche, Iounous-Bek Evkourov, a estimé que ce “crime odieux avait pour objectif de déstabiliser la situation dans la république”. “Makcharip était un homme connu et respecté dans la république” ingouche, a-t-il ajouté.
Makcharip Aouchev critiquait la corruption sous le régime de l’ancien président ingouche, Mourat Ziazikov, démis de ses fonctions l’an passé par le président russe, Dmitri Medvedev, et remplacé par M. Evkourov, victime d’une tentative d’assassinat en juin.

“Plusieurs personnes en contact avec Makcharip Aouchev ont dit que le danger qu’il courait du temps de Ziazikov n’avait jamais disparu et qu’il continuait de recevoir des menaces”, a déclaré un membre de l’ONG Mémorial, Alexandre Tcherkassov, à la radio Echo de Moscou.
“Au cours des dernières semaines, il avait peur d’une vengeance des services secrets”, a-t-il ajouté.

De son côté, la directrice du bureau de l’ONG américaine Human Rights Watch (HRW) à Moscou, Tatiana Lochkina, a jugé que le fait d’exercer une activité d’opposant ou de défenseur des droits de l’Homme dans le Caucase du Nord “devenait presque une forme de suicide”.
“Ce nouvel assassinat dans le Caucase du Nord illustre de manière très claire l’atmosphère d’impunité qui règne”, a-t-elle ajouté.

b- Une guerre civile ?
En septembre, les principales ONG russes de défense des droits de l’Homme estimaient que le Caucase russe, marqué par un fort regain de la guérilla islamiste et des exactions des forces de l’ordre organisées en “escadrons de la mort”, est plongé dans une “guerre civile”.
“Ce que nous voyons maintenant dans toutes ces républiques (du Caucase du Nord), c’est une guerre civile entre les forces de l’ordre et les (combattants) clandestins, et des forces de l’ordre contre la population”, avait déclaré Lioudmila Alexeeva, du groupe d’Helsinki à Moscou.

Aux côtés des représentants de Memorial, du Mouvement pour les droits de l’Homme, du Comité d’assistance civile et de l’organisation des mères du Daguestan, elle a dénoncé une recrudescence des enlèvements et des exécutions extra-judiciaires orchestrés, selon eux, par les forces de l’ordre.
Selon ces organisations, des “escadrons de la mort” sont responsables en Tchétchénie de 79 enlèvements durant les six premiers mois de 2009, contre un total de 42 l’année précédente. Au Daguestan, 25 enlèvements ont eu lieu entre janvier et août, et 12 des personnes kidnappées ont été retrouvées mortes.

“Les forces de l’ordre échappent à tout contrôle”, s’est emporté Alexandre Tcherkassov de Memorial, “les clandestins existent et agissent, mais la politique anti-terroriste existante nourrit le terrorisme”.
“Ce mécanisme on peut l’appeler +escadrons de la mort+, il ne faut pas avoir peur du terme, car ils tuent des civils et poussent le Caucase à la guerre”, juge aussi Lev Ponomarev, du Mouvement pour les droits de l’Homme.
“Les (récents) évènements dans le Caucase du Nord montrent que la politique des autorités russes est dans une impasse”, conclut-il.

Les responsables d’ONG expliquent que les jeunes caucasiens sont désormais traités par les autorités comme un “groupe à risque”. Visés par la police et les services spéciaux, ils sont les premières victimes des exactions, facilitant ainsi le recrutement des rebelles.
“Au final on perdra le Caucase du Nord, le président (russe Dmitri Medvedev) ne veut pas ça, mais il ne contrôle pas ses propres forces de l’ordre”, souligne Mme Alexeeva.


7- Enlèvements et disparitions se multiplient dans le Nord-Caucause

Fin janvier, le Premier ministre Vladimir Poutine a ordonné aux autorités du Nord-Caucase d’assurer ce qu’il a appelé le “travail normal” des mouvements des droits de l’homme opérant dans cette région.
Des militants des droits de l’homme, en Tchétchénie et autour de ce territoire, ont été attaqués et même tués ces dernières années dans des incidents attribués, selon les détracteurs du Kremlin, aux autorités locales qui se montrent peu patientes vis-à-vis de leur travail.

Certains militants passent beaucoup de temps à enquêter sur des accusations de violations des droits de l’homme qui auraient été commises par la police et les forces de sécurité personnelles des dirigeants de la région.
Il n’y a quasiment jamais eu de condamnations après de telles attaques et les détracteurs du Kremlin ont accusé Vladimir Poutine de permettre un tel sentiment d’impunité.

Les enlèvements et disparitions se sont multipliés dans le Nord-Caucause en 2009, à la suite d’une recrudescence des attentats contre la police et les autorités.
Aliskhan Pliev parlait au téléphone avec son amie, un après-midi d’automne, lorsqu’une vingtaine d’hommes armés ont fait irruption dans la maison familiale de Nazran, capitale de l’Ingouchie. Plus personne n’a jamais revu cet ouvrier du bâtiment âgé de 30 ans.
Comme Aliskhan Pliev, ils sont des dizaines à avoir mystérieusement disparu.

De nombreux jeunes gens sont enlevés chez eux ou en pleine rue, souvent par des bandes d’hommes armés et masqués qui se déplacent librement, y compris dans des zones à forte présence policière et militaire.
Les plus chanceux sont relâchés après un interrogatoire musclé. D’autres sont retrouvés morts, leurs corps présentant des traces de tortures. Et nombre de familles n’ont jamais plus eu de nouvelles d’un père, d’un frère ou d’un fils.

Mais après l’enlèvement et l’assassinat en juillet dans la capitale tchétchène Grozny de la militante des droits de l’homme Natalia Estemirova, le président Dimitri Medvedev avait qualifié “d’inacceptables” les accusations contre les forces de sécurité. “C’est de la provocation délibérée”, avait-il affirmé.
Selon Alison Gill, du bureau moscovite de l’organisation internationale de défense des droits de l’Homme Human Rights Watch, les propos de Dimitri Medvedev ont “fixé les limites de l’enquête” sur l’assassinat de Natalia Estemirova.

Au cours des derniers mois, les ravisseurs ont en particulier visé des militants comme Natalia Estemirova, pour les intimider et les réduire au silence. “Tous les militants des droits de l’Homme ont peur”, confirme l’un d’entre eux, qui a requis l’anonymat.
Parfois, les disparus se trouvaient simplement au mauvais endroit, au mauvais moment, ou étaient un proche de la personne visée. Ou avaient éveillé les soupçons parce que la sonnerie de leur téléphone portable imitait le hurlement du loup, symbole dans le Caucase de résistance à la Russie.


8- Un ancien policier suspecté dans l’affaire Politkovskaïa condamné pour extorsion de fonds

La journaliste russe Anna Politkovskaïa, dont les reportages pour “Novaïa Gazeta” sur les violations des droits de l’homme et la corruption en Tchétchénie dérangeaient le Kremlin, a été assassinée le 7 octobre 2006 dans son immeuble à Moscou. Elle était âgée de 48 ans.
Le Kremlin a démenti toute implication dans ce crime, affirmant que l’affaire avait été montée pour tenter de jeter le discrédit sur le pouvoir en Russie.

Cependant, un ancien policier accusé d’être impliqué dans son assassinat a été condamné mi-février à une peine de huit ans d’emprisonnement pour extorsion de fonds dans un autre dossier.
Sergueï Khadzhikourbanov a été reconnu coupable d’avoir extorqué l’équivalent de 350.000 dollars à un autre policier, par ailleurs témoin dans l’affaire Politkovskaïa, a précisé Anna Ousacheva, une porte-parole du tribunal de la ville de Moscou.

L’ex-agent de police doit être jugé pour avoir fourni l’arme du crime dans l’enquête sur l’assassinat d’Anna Politkovskaïa. En juin dernier, la Cour suprême est revenue sur son acquittement et celui de deux autres hommes, qui auraient joué un rôle mineur.
Les défenseurs de la journaliste estiment que le précédent procès a été sapé par une enquête insuffisante.

La Cour suprême russe a accédé en septembre à la requête de sa famille de mener de plus vastes investigations.
Cependant, les avocats de la famille de la victime affichent un optimisme prudent quant aux chances de la nouvelle enquête de faire éclater la vérité.
Aucun des assassinats retentissants de journalistes n’a été élucidé ces dernières années en Russie, à l’instar de l’affaire Politkovskaïa.


9- Liberté d’expression ?

a- Le président tchétchène attaque le journal d’opposition Novaïa Gazeta

Anna Politkovskaïa, qui fut assassinée en 2006, était journaliste du bi-hebdomadaire d’opposition “Novaïa Gazeta”, l’un des rares à avoir continué à couvrir la guerre en Tchétchénie et les violations des droits de l’Homme.
A Novaïa Gazeta, 4 journalistes sont morts ces 10 dernières années des suites de coups mortels, d’empoisonnement présumé ou de blessures par balles.

Dans une Russie considérée comme l’un des pays les plus dangereux pour les journalistes, aucune publication n’a souffert autant que la “Novaïa Gazeta”, principal journal d’investigation, né en 1993. Dans ce pays où la plupart des médias plient sous le poids de la soumission, aucun journal n’est aussi corrosif dans ses articles d’investigation ni aussi acide dans ses commentaires sur la corruption gouvernementale, les méthodes d’un Etat policier ou les violations des droits de l’Homme pendant la guerre en Tchétchénie.

Début février, un tribunal russe s’est saisi d’une plainte en diffamation de Ramzan Kadyrov contre Novaïa Gazeta, après la publication d’articles accusant le dirigeant tchétchène de meurtres et de tortures.
Kadyrov réclame 865.600 roubles (20.600 euros) de réparation du préjudice au journal et 100.000 roubles (2.380 euros) à son journaliste Viatcheslav Izmailov.

Selon l’avocat du dirigeant installé par Moscou à la tête de la république caucasienne, Novaïa Gazeta a publié entre mai 2008 et février 2009 une série d’articles dans lesquels Kadyrov est accusé de meurtres, passages à tabac, tortures, menaces, extorsion de fonds et de liens avec une organisation criminelle. Ramzan Kadyrov nie toutes ces accusations, a ajouté l’avocat, Andrei Krasnenko.

b- Mémorial doit retirer ses accusations contre Kadyrov
Un tribunal moscovite a ordonné en octobre dernier à l’organisation de défense des droits de l’homme Mémorial de retirer ses accusations contre Kadyrov, auquel elle imputait l’enlèvement et le meurtre de sa militante Natalia Estemirova en juillet.
Natalia Estemirova enquêtait sur les enlèvements, exécutions et assassinats de masse en Tchétchénie.
Cet assassinat avait provoqué l’indignation de la communauté internationale.

Elle avait collaboré avec deux autres militants des droits de l’Homme dans le Caucase : Anna Politkovskaïa, assassinée à Moscou en 2006, et l’avocat Stanislas Markelov, lui aussi abattu dans la capitale russe, en janvier 2009.
Le 24 juillet, une veillée funèbre organisée à Moscou en hommage à Natalia Estemirova s’était terminée par des échauffourées avec la police et l’arrestation de son organisateur, Victor Sotirko.

c- Deux ans de prison pour la mort d’un journaliste ingouche
En décembre, un policier ingouche a été condamné à deux ans de prison pour “homicide par imprudence” pour la mort en détention d’un journaliste d’opposition.
Magomed Evloïev, rédacteur en chef du principal site web d’opposition dans la république russe du Nord-Caucase (www.ingushetia.org), avait succombé à une blessure par balle à la tête le 31 août 2008 après avoir été interpellé à l’aéroport de Magas, la capitale ingouche.

Son décès avait provoqué un vaste mouvement de protestation contre les autorités locales. Evloïev s’opposait au président ingouche Mourat Ziazikov, qui a été remplacé depuis par le Kremlin.
Le tribunal a retenu la thèse de l’accusation présentant le meurtre comme non intentionnel. Les procureurs ont estimé que le policier avait appuyé par mégarde sur la détente de son pistolet automatique pendant qu’Evloïev se trouvait dans une voiture de police pour être conduit au commissariat.

“Ce verdict ne peut en aucun cas être satisfaisant puisqu’il est fondé sur un chef d’inculpation qui limite d’emblée la responsabilité des forces de police et des autorités locales dans la mort de Magomed Evloïev”, a estimé Reporters sans frontières.
“C’était un assassinat délibéré, bien planifié et bien organisé”, a déclaré le père de la victime à l’agence Interfax. Les avocats comptent faire appel.

Le nouveau président ingouche Iounous-Bek Evkourov a promis de s’attaquer à la corruption dans la république et a été grièvement blessé dans un attentat suicide en juin dernier. Son porte-parole a jugé le verdict “extrêmement clément”, regrettant que les procureurs n’aient pas enquêté sur le rôle du ministre de l’Intérieur de l’époque, Moussa Medov, dans cet homicide.
Le policier incriminé était également le chef des gardes du corps de Moussa Medov.

d- Meurtre d’un avocat et d’une journaliste : 2 suspects en détention
Il y eut dans la Fédération russe 2 nouveaux meurtres le 19 janvier 2009 : la journaliste Anastasia Babourova, 25 ans, et un avocat spécialisé dans la défense de Tchétchènes et de militants des droits de l’Homme, Stanislav Markelov, ont été abattus par un homme masqué et armé d’un silencieux alors qu’ils marchaient ensemble à quelques rues du Kremlin. L’avocat était apparemment la cible de l’assaillant. La journaliste pourrait avoir été tuée après avoir tenté d’intervenir.

Ces meurtres avaient suscité une vive émotion au sein de la société civile russe et dans les pays occidentaux, où l’on s’inquiète ouvertement de l’impunité dont bénéficient tant les tueurs que les commanditaires dans ce genre d’affaires en Russie.
Le Procureur général de Russie Iouri Tchaïka avait indiqué avoir pris “personnellement” le contrôle de l’enquête. Mais les défenseurs des droits de l’Homme se disaient pessimistes quant à l’issue de l’enquête, notant qu’aucun meurtre de ce type n’avait auparavant été résolu.

Or, début novembre, 2 suspects ont été placés en détention suite à ce retentissant assassinat, une annonce accueillie avec prudence par les proches des victimes.
Les inculpés sont une femme, Evguenia Khassis, gérante de société née en 1980, et un homme, Nikita Tikhonov, sans profession, né en 1985, a indiqué le comité d’enquête du parquet.

Le chef du FSB, Alexandre Bortnikov, a informé lors d’une rencontre le président Dmitri Medvedev des progrès de l’enquête : les enquêteurs ont obtenu “des aveux de la part de la personne qui a commis le meurtre”, a-t-il dit.
Les 2 inculpés “ont été interpellés les 3 et 4 novembre lors d’une opération organisée conjointement par le comité d’enquête et des agents du FSB (services spéciaux) et du ministère de l’Intérieur”, a précisé le parquet.

Selon une source policière citée par le quotidien Kommersant, ils seraient d’anciens membres du mouvement nationaliste Unité nationale russe (RNE), une organisation interdite. Ils auraient cherché à se venger de l’avocat, qui était très actif dans la défense des victimes d’actes de racisme, ainsi que dans des dossiers sensibles liés à la Tchétchénie.

Sources : Reuters, AP, AFP

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