Philippines : les violences continuent dans le sud

1- Des clefs pour comprendre
Le sud des Philippines (pays majoritairement catholique), frontalier avec le plus vaste grand musulman au monde, l’Indonésie, connaît deux principales rébellions : communiste et islamiste. De loin, la rébellion islamiste fait le plus de dégats.
L’armée a mené plusieurs offensives pour tenter d’éliminer la guérilla communiste avant la fin du mandat de la présidente Gloria Macapagal Arroyo en juin 2010. Il ne restait plus que 4.874 de ces rebelles en mai, selon les militaires, contre environ 25.000 au milieu des années 1980.

Au sein de la rébellion islamiste, deux mouvements sont particulièrement actifs :

–          Le Front Moro islamique de libération (MILF), fort de 12.000 hommes, mène une guérilla pour obtenir un Etat islamique indépendant dans le sud. Les violences ont fait 120.000 morts depuis la fin des années 1960.
–          Le mouvement Abou Sayyaf, qui compterait 300 combattants (un nombre en diminution constante), est soupçonné d’avoir reçu des fonds d’Al-Qaïda et aurait aidé des militants du groupe islamiste régional Jemaah Islamiyah (JI). Abou Sayyaf est responsable de plusieurs attentats à la bombe et enlèvements de masse contre rançon dans le sud des Philippines, visant principalement les chrétiens et les étrangers. L’île de Jolo, à majorité musulmane, est considérée comme son fief, et le mouvement en exige le contrôle total.

Le gouvernement philippin essaie d’enrayer les bases de la revendication indépendantiste en envoyant nombre de colons catholiques habiter dans le sud. Ces derniers sont aujourd’hui plus nombreux que la population locale.
D’autre part, l’armée est aidée, soutenue et formée par les USA : Washington a déployé des hommes dans le pays en 2002 pour aider Manille à combattre ce groupe considéré comme proche d’Al-Qaïda.

Hormis les violences dues aux affrontements et aux attentats venant de la rébellion musulmane, le sud du pays est affecté par la présence de nombreux groupes armés, entretenus par les potentats locaux.
Du coup, les élections y sont particulièrement violentes. Les dernières élections, en 2007, ont été considérées comme largement pacifiques, alors que 130 personnes ont été tuées.
Des élections générales sont prévues en mai 2010 et déjà les violences politiques reprennent, alors qu’a débuté, la semaine passée, l’enregistrement des candidatures.


2- Un massacre dans le sud des Philippines
Lundi un convoi électoral a été attaqué et une tuerie s’en est ensuivie, faisant au moins 57 morts.
Des dizaines d’hommes armés ont pris en otages et tué un groupe qui allait inscrire Ismael Mangudadatu à l’élection de mai 2010 pour le poste de gouverneur de la province de Maguindanao, détenu par la famille rivale.
Ayant reçu des menaces de mort, Ismael Mangudadatu avait envoyé sa femme et sa famille déposer sa candidature pour affronter le maire Andal Ampatuan Jr, dont la famille dirige la région d’une main de fer depuis 2001 en s’appuyant sur des milices paramilitaires et des légions de gardes du corps.

Le bilan de la tuerie continue de s’alourdir chaque jour. Il s’élevait à 57 mercredi, dont 18 journalistes et de nombreuses femmes, avec la découverte d’un troisième charnier, selon le commissaire en chef Josefino Cataluna. Les corps ont été jetés dans de vastes fosses communes.
C’est le pire massacre électoral de l’histoire des Philippines mais aussi le pire massacre de journalistes dans le monde.


3- L’enquête s’oriente vers un allié du gouvernement
Les rivalités claniques sont communes dans le sud des Philippes et les Mangudadatu sont en conflit depuis plusieurs mois avec les Ampatuan, une autre puissante famille locale.
Datu Andal Ampatuan, patriarche de cette famille, a remporté les trois dernières élections pour le poste de gouverneur de la province.
Les Mangudadatu ont accusé les partisans d’Ampatuan d’être les auteurs des massacres, mais les autorités n’ont ordonné aucune arrestation pour l’instant.

La présidente des Philippines Gloria Macapagal Arroyo a décrété mercredi une journée de deuil national pour les victimes du massacre. Elle a assuré que la justice passerait, ce dont beaucoup doutent car la police privilégie la piste d’un puissant clan allié du gouvernement.
M. Mangudadatu, qui a perdu son épouse, deux de ses soeurs et d’autres proches dans le massacre, affirme protéger quatre témoins selon lesquels les assassins étaient des dizaines d’hommes de main d’Andal Ampatuan Jr.

La présidente a décrété l’état d’urgence mardi dans la province de Maguindanao et celle, voisine, de Sultan Kudarat, et a envoyé des renforts en policiers et soldats.
L’armée a annoncé que les permis de port d’arme étaient révoqués dans ces deux provinces et que, dans celle de Maguindanao, elle désarmerait deux compagnies, soit environ 200 hommes, d’une milice paramilitaire alliée du gouvernement. Ils devront rendre toutes leurs armes, munitions et uniformes.

Ces milices sont censées aider les forces de sécurité à lutter contre les rebelles et les criminels mais elles sont souvent au service des seigneurs de guerre locaux et des clans qui détiennent le véritable pouvoir depuis des générations. La zone est particulièrement pauvre et également en proie à la rébellion musulmane qui réclame l’autonomie de la région.

La police dit enquêter sur des allégations selon lesquelles les Ampatuan, quatre chefs de la police, dont celui de la province, et des dizaines de policiers et miliciens alliés du gouvernement auraient participé à l’attaque de la caravane électorale. Les quatre chefs de la police ont été relevés de leurs fonctions et interdits de déplacement pendant qu’une enquête examine leur implication potentielle, a précisé le chef de la police nationale, Jesus Versoza.

L’organisation de défense des droits de l’Homme Human Rights Watch a exprimé des doutes mercredi sur la possibilité d’une enquête impartiale. La pression est d’autant plus forte pour Mme Arroyo que si l’opinion publique philippine, habituée aux violences, a été choquée par ce massacre, la communauté internationale a également exigé une enquête transparente, l’arrestation et le jugement des assassins.
Mme Arroyo s’est attirée de nombreuses critiques mardi en envoyant sur le lieu du massacre un émissaire spécial chargé de réclamer la coopération du clan mis en cause, plutôt que d’interpeller le suspect numéro un.


4- Où en est la rébellion musulmane ?
Mi-novembre, lors d’une visite, la secrétaire d’Etat US Hillary Clinton s’est engagée à soutenir le combat mené par les Philippines contre le terrorisme.
Hillary Clinton a souligné que le pacte militaire américano-philippin qui permet le déploiement des troupes américaines est “une expression importante de notre partenariat basé sur un respect mutuel et un intérêt mutuel”. Les soldats US continueront à apporter une aide aux Philippines, a promis la secrétaire d’Etat américaine.

Cet accord a été critiqué par la gauche et les nationalistes aux Philippines. Le Sénat a d’ailleurs récemment approuvé une résolution non-contraignante appelant le gouvernement à renégocier ce pacte, qui permet à environ 600 soldats américains de former et de conseiller les troupes philippines luttant contre les militants du mouvement islamiste Abou Sayyaf dans le sud du pays.
“Je veux répéter que les Etats-Unis restent prêts à aider nos amis aux Philippines qui tentent de lutter contre le terrorisme et la menace du radicalisme”, a ajouté Hillary Clinton.

Parmi les derniers événements dans le sud, il faut noter en octobre l’enlèvement d’un prêtre irlandais. Aucun groupe n’avait revendiqué l’enlèvement, mais le groupe Abou Sayyaf était soupçonné.
Fin septembre, 2 soldats américains avaient été tués par une mine d’Abou Sayyaf sur l’île de Jolo. Un militaire philippin avait également été tué et deux autres blessés dans cette explosion.

Par ailleurs des affrontements avaient éclaté en septembre : 24 rebelles musulmans et 8 soldats avaient été tués en deux jours, selon des responsables militaires.
Après des raids aériens, l’armée avait pris le contrôle du principal camp d’Abu Sayyaf sur l’île de Jolo. Cette avancée “est très significative parce qu’il s’agit du principal sanctuaire” d’Abu Sayyaf à Jolo, a affirmé le général Dolorfino.

Précédemment, des combats éclataient régulièrement jusqu’en août, et des attentats à la bombe étaient régulièrement perpétrés jusqu’en juillet. En janvier avaient aussi été enlevés pendant plusieurs mois 3 employés de la Croix Rouge.
On notait aussi des combats contre l’autre rébellion islamiste (les deux rébellions s’entraident de toute façon), le MILF, jusqu’en juin. L’armée a affirmé avoir remporté un succès contre le MILF.
En mars, des combats entre l’armée philippine et une faction du MILF avaient fait au moins 27 morts, dont 7 soldats, selon l’armée. L’accrochage s’était produit sur l’île de Mindanao.

Cela faisait 8 mois que des dissidents du MILF menaient une campagne de violences contre les populations catholiques du sud de l’archipel. Ils étaient en effet passés à l’attaque en août 2008 suite à une décision de la Cour suprême déclarant illégal un projet d’accord de paix proposé par la présidente Arroyo pour mettre fin à quatre décennies d’insurrection dans cette région.
L’accord, qui aurait accordé aux musulmans le contrôle de larges parts du sud philippin, a été annulé par la Cour suprême philippine, après une pétition déposée par des responsables politiques chrétiens.

Les rebelles du MILF ont donc riposé en août 2008, en attaquant et en prenant le contrôle de villages à majorité catholique et de plusieurs villes de Cotabato, une région agricole particulièrement défavorisée située sur la grande l’île méridionale de Mindanao.
Ces attaques ont fait 300 morts et ont déplacé des centaines de milliers de personnes.


5- L’OMS a besoin d’un million de dollars pour aider des déplacés
Début septembre l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a annoncé qu’elle avait besoin de près d’un million de dollars pour fournir une assistance aux centaines de milliers de personnes déplacées dans le sud de l’île de Mindanao, aux Philippines.
« Un soutien matériel et financier urgent est nécessaire pour renforcer les services en matière de santé face à cette crise humanitaire et pour réduire les souffrances que vivent tant de gens », a dit le représentant de l’OMS dans le pays, Soe Nyunt-U.

Plus de 300 personnes auraient été tuées depuis le début des affrontements en août 2008 entre les troupes gouvernementales et les séparatistes, a précisé l’OMS. En outre, entre 350.000 et 400.000 personnes ont été déplacées. Un quart d’entre elles est logé dans 164 camps dans six provinces, alors que le reste vit chez des parents ou dans des abris de fortune.

L’argent dont l’OMS a besoin aidera à garantir la fourniture de soins médicaux aux personnes déplacées, qui sont victimes de malnutrition, de diarrhées, de maladies respiratoires et de traumatismes psychologiques.
L’OMS a l’intention d’établir un bureau à Mindanao, de contrôler les épidémies de maladies transmissibles en distribuant des médicaments et autres fournitures d’urgence aux agents de santé locaux, et de recruter de nouveaux agents de santé pour améliorer la fournirture des services de santé de base.


6- Un groupe rebelle a signé un plan contre le recrutement d’enfants-soldats
Fin juillet, le MILF a signé un plan d’action contre le recrutement d’enfants-soldats et pour leur réintégration dans la vie civile.
Le plan d’action établit des étapes concrètes et des date-butoir pour empêcher le recrutement et l’usage d’enfants et pour retirer tous les enfants qui pourraient se trouver au sein des forces du MILF. Il garantit également un accès sans entraves aux équipes de surveillance et fournit aux enfants la possibilité d’être réintégrés dans la vie civile.

Le plan d’action s’inscrit dans le cadre du mécanisme de surveillance et d’information établi par la résolution 1612 du Conseil de sécurité. Le MILF s’était engagé à respecter les recommandations du Conseil de sécurité en décembre 2008. Le plan d’action a été élaboré en collaboration avec le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) et l’équipe de l’ONU dans le pays.

Sources : AP, AFP, Reuters, ONU

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