Yémen : poursuite des combats dans le nord

Yemen1- Quelques clefs pour comprendre
Les combats font rage depuis le 11 août entre l’armée et les rebelles zaïdites appartenant à une branche du chiisme. Le pouvoir les accuse d’être soutenus par des groupes en Iran et de vouloir rétablir l’imamat zaïdite dans le pays tel qu’il existait avant sa chute dans les années 1960, ce qu’ils démentent.
L’offensive militaire a été déclenchée à la suite d’allégations de responsables locaux et de rebelles selon lesquelles ces derniers se seraient emparés de nouveaux secteurs aux dépens des troupes gouvernementales.

Le fief de la rébellion est situé dans la province de Saada, au nord-ouest du Yémen, près de la frontière saoudienne. Les rebelles ont pris les armes il y a cinq ans sous la direction d’un imam de la tribu des al-Hawthi, tué depuis et auquel son frère, Abdelmalek al-Hawthi, a succédé.
Le Yémen étant à majorité sunnite, la rébellion reproche au gouvernement d’avoir laissé les tribus du nord à l’abandon, et de se rapprocher de plus en plus des fondamentalistes sunnites, aux dépens du chiisme zaïdite, majoritaire dans le nord-ouest du Yémen, mais minoritaire sur l’ensemble du pays.

Les insurgés se plaignent d’avoir été marginalisés par le gouvernement sur le plan politique, économique et religieux, et demandent le rétablissement du statut d’autonomie dont ils bénéficiaient avant 1962.
Il s’agit de la 6e confrontation depuis 2004. L’armée et les rebelles se battent de façon périodique depuis 2004, ce qui a entraîné des milliers de morts.
Avant une reprise des combats en 2008, un calme relatif avait prévalu dans la province de Saada, le gouvernement ayant pu négocier avec les rebelles, avec l’aide de médiateurs qataris, la mise en œuvre d’un accord conclu en juin 2007.

Depuis août 2009, des centaines de rebelles et de membres de l’amée ont été tués au cours des combats. Aucun bilan précis n’a cependant été donné.
Si l’Iran est accusé de soutenir les rebelles, de l’autre côté, l’Arabie saoudite, qui jouxte le fief de la rébellion, est accusée par les rebelles de fournir une assistance militaire aux forces gouvernementales, ce que le pouvoir yémenite dément.

Elle est en tout cas entrée dans le conflit, après la mort le 3 novembre d’un garde-frontière saoudien tué par des rebelles infiltrés en territoire saoudien. Les forces saoudiennes procèdent régulièrement à des opérations de ratissage à la frontière pour prévenir l’infiltration de rebelles.
Cette monarchie sunnite craint notamment que le conflit ne provoque une plus grande agitation au sein des tribus chiites mécontentes vivant sur son territoire.

D’autre part, Sanaa est sous forte pression internationale pour mettre un terme au conflit qui l’oppose aux rebelles chiites. Le but est de libérer des ressources afin de mieux combattre Al-Qaïda au Yémen, qui s’est formée en janvier 2009. Cette branche de la nébuleuse terroriste a revendiqué l’attentat manqué du vol Amsterdam-Detroit du jour de Noël.

L’armée yéménite semble déterminée à éradiquer complètement la rébellion, malgré les appels pressants de la communauté internationale à ouvrir des couloirs humanitaires.
Beaucoup de personnes sont en effet prises dans la zone de guerre.
Le conflit a fait 250.000 déplacés depuis 2004, plongés dans une crise humanitaire. Le nombre de réfugiés a doublé depuis août, lorsque les combats se sont intensifiés. Il y avait quelque 120.000 déplacés en août, avant la reprise des affrontements.

La détermination du gouvernement contre la rébellion peut aussi constituer un avertissement lancé au sud du pays, où un regain d’instabilité est observé depuis plusieurs mois : les aspirations séparatistes demeurent fortes, près de 20 ans après la réunification entre le nord et le sud.
Le sud du Yémen est en ébullition sur fond de revendications politiques et sociales, ses habitants estimant faire l’objet de discrimination de la part des nordistes et ne pas bénéficier d’aide économique suffisante. Des appels à la séparation ont été lancés publiquement et les manifestations ont fait ces derniers mois plusieurs dizaines de tués.


2- Le Yémen refuse le cessez-le-feu, les combats continuent

Le Yémen a rejeté dimanche un cessez-le-feu annoncé la veille par les rebelles chiites du nord du pays, où de nouveaux combats ont fait une vingtaine de morts, selon le gouvernement. On manque d’informations sur l’état actuel des victoires et des défaites, les journalistes n’ayant pas accès au front.
Le chef des rebelles, Abdoul-Malik al-Houthi, avait proposé samedi un cessez-le-feu avec les forces gouvernementales sur la base des propositions de Sanaa.

« L’offre d’Houthi est rejetée car elle n’inclut pas la promesse de mettre fin aux attaques en Arabie Saoudite et car elle pose comme condition l’arrêt préalable de (nos) opérations militaires », a dit une source gouvernementale à Reuters.
Les rebelles ont accepté cinq points de la proposition de cessez-le-feu mais pas le sixième qui consiste à mettre fin aux attaques sur l’Arabie Saoudite.

Ce n’est pas la première fois que le gouvernement refuse la cessation des hostilités si ses conditions ne sont pas remplies par les rebelles.
Les autres conditions sont les suivantes : les rebelles doivent déposer les armes, démanteler leurs barrages routiers, se retirer des positions stratégiques dans les montagnes, libérer les soldats capturés et obéir à la Constitution.

Le conflit avait baissé d’intensité ces dernières semaines mais les rebelles et l’armée yéménite continuent de faire quotidiennement état d’escarmouches, tandis que les combattants zaïdites indiquent que l’armée saoudienne poursuit les bombardements de leurs positions.


3- Les combats se poursuivent en Arabie Saoudite

Des combats sporadiques ont toujours lieu en Arabie Saoudite, quatre jours après la trêve annoncée par les rebelles et leur retrait supposé du territoire.
Le bilan de soldats tués chez les Saoudiens est officiellement de 133 morts et 6 disparus.
L’Arabie Saoudite avait annoncé mercredi sa victoire totale sur les zaïdistes, après une offre de trêve et un retrait annoncé par les rebelles. Mais des tireurs d’élite continuent à sévir sur son territoire et visent quotidiennement des soldats saoudiens, selon une source militaire saoudienne.

Il y a une semaine, les rebelles chiites avaient affirmé que 34 personnes, en majorité des femmes et des enfants, ont péri dans des raids de l’aviation saoudienne dans la zone frontalière.
Ni ces raids ni le bilan des victimes avancé par les insurgés ne peuvent être vérifiés de source indépendante.
Début janvier, les rebelles avaient affirmé que 16 civils ont été tués et 19 blessés dans des raids saoudiens sur des localités yéménites frontalières.

Si les rebelles sont accusés de pénétrer en territoire saoudien, l’armée saoudienne est de son côté accusée de pénétrer en territoire yéménite, afin de les combattre. Le gouvernement yéménite n’a pas formulé de plainte à ce sujet, contrairement à la rébellion.
La rébellion accuse régulièrement l’armée saoudienne de tuer des civils dans des raids.


4- La rébellion soutenue par l’Iran ?

Le Yémen et l’Arabie Saoudite accusent Téhéran de soutenir ce mouvement rebelle du nord, ce dont doutent nombre d’observateurs occidentaux.
Or, comme dans tout conflit, il faut se demander d’où viennent les armes et le financement de la rébellion.
Afin de prévenir toute importation d’armes, la marine saoudienne avait imposé en novembre un blocus naval en Mer rouge, sur la côte du nord du Yémen, et avait reçu pour ordre de fouiller tout navire suspect au large des côtes yéménites.

Cependant, un opposant érythréen a accusé l’Iran d’utiliser son pays, séparé du Yémen par la mer Rouge, comme base pour acheminer des armes aux rebelles yéménites. Ces rebelles « reçoivent leurs armes de l’Iran via l’Erythrée », a affirmé Bashir Eshaq, un responsable au sein de l’Alliance démocratique érythréenne dans un entretien à l’AFP.

Les affrontements laissent craindre l’émergence d’un nouveau conflit impliquant, par factions rivales interposées, l’Iran chiite et son rival sunnite l’Arabie saoudite.
Cette même dynamique d’un affrontement Iran-Arabie saoudite par procuration se retrouve au Liban, où Téhéran finance et soutien le Hezbollah chiite et Riyad l’actuelle majorité pro-occidentale, ou encore en Irak, où les deux grandes puissances régionales sont également présentes par factions interposées.
Les rebelles yéménites démentent pour leur part toute aide étrangère, quelle qu’elle soit.

Mi-novembre, le chef d’état-major iranien a mis en garde l’Arabie saoudite contre son intervention militaire contre la rébellion chiite yéménite, estimant qu’il s’agissait de « terrorisme d’Etat » mettant en danger toute la région.
Selon le général Hassan Firouzabadi, cité par l’agence officielle IRNA, les actes du Yémen et de l’Arabie saoudite risquent de nourrir l’extrémisme et la violence dans le reste du monde musulman.
L’Arabie Saoudite craint que l’Iran, son grand rival chiite, ne s’installe sur sa frontière sud par l’intermédiaire du mouvement rebelle.

Des centaines de Yéménites ont manifesté fin novembre, à l’appel d’une organisation proche du pouvoir, devant l’ambassade d’Iran à Sanaa, réclamant la rupture des relations diplomatiques avec Téhéran.
Rassemblées pendant plus d’une heure devant la représentation iranienne, 400 à 500 personnes ont dénoncé « l’ingérence » au Yémen de la République islamique, et brandi des banderoles appelant à une rupture des relations diplomatiques, selon un correspondant de l’AFP.


5- Afflux de déplacés et aggravation de la situation

Le conflit a fait 250.000 déplacés depuis 2004, plongés dans une crise humanitaire. Le nombre de réfugiés a doublé depuis août, lorsque les combats se sont intensifiés. Il y avait quelque 120.000 déplacés en août, avant la reprise des affrontements.
Ces six dernières semaines, quelque 1.000 personnes par jour se sont réfugiées dans la province d’Hajjah, qui accueille la majorité des déplacés fuyant celle de Saada, le fief des rebelles chiites.
Les personnes nouvellement déplacées font état de nombreuses pertes civiles du fait des bombardements aériens et des combats.

Alors que les combats se déroulaient dans la ville de Saada et ses environs, ils ont commencé à se déplacer peu à peu depuis octobre 2009 vers le nord-ouest, provoquant de nouveaux flux de réfugiés, selon le HCR, qui explique que ses camps sont bondés et que les camps de fortune se multiplient le long des routes qui y mènent.
« Beaucoup de réfugiés ont fui en laissant derrière eux tous leurs biens et leurs troupeaux qui étaient le pillier de leur subsistance et leur principale source de revenus », souligne le HCR.

De nombreux déplacés se rendent également dans la capitale yéménite, Sanaa, où ils seraient 12.000 selon le HCR, qui estime avoir besoin de 35 millions de dollars pour financer les opérations d’aide humanitaire au Yémen en 2010.
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) avait prévenu il y a une semaine que la situation humanitaire dans le nord du Yémen était « plus grave que jamais » en raison de la pénurie de nourriture et d’eau notamment.

Le tout dernier afflux met à rude épreuve des capacités d’hébergement déjà saturées et fait diminuer rapidement les ressources humanitaires. La surpopulation au camp d’Al Mazrak 1 dans la province de Hajjah est une préoccupation majeure pour le HCR, alors que le camp héberge désormais plus de 21.000 personnes – soit plus du double que sa capacité prévue initialement.
En outre, le second camp, financé par les Emirats arabes unis, se remplit rapidement.

Le troisième camp d’Al Mazrak dispose d’une capacité initialement prévue de 1.200 familles (soit 9.400 personnes) ainsi que d’une possibilité d’agrandissement.
Et suite à la demande du gouvernement début janvier en vue d’un quatrième camp, un expert du HCR en planification de site travaille actuellement avec les autorités locales pour trouver un lieu approprié.

La situation en matière d’hébergement est également critique dans la province d’Amran où la plupart des déplacés qui arrivent sont hébergés au sein de familles d’accueil ou louent des logements. Durant la seule semaine du Nouvel an, plus de 5.000 nouveaux déplacés sont arrivés dans la ville d’Amran. La pénurie aiguë d’hébergement et de logement crée des tensions avec la population locale. En l’absence d’une solution immédiate et appropriée pour ouvrir un camp, le HCR prévoit de créer un centre de transit à Amran en tant que solution d’appoint temporaire.

La plupart des déplacés s’était initialement installée à l’extérieur des camps officiels, car en général, les familles d’accueil et les communautés locales hébergent la majorité des populations déplacées.
Le HCR organise les camps de déplacés et intensifie aussi son assistance en faveur de ceux qui ont cherché abri au sein des communautés locales.
Le Programme alimentaire mondial (PAM) porte également secours aux réfugiés.
La situation des déplacés est d’autant plus désespérée que leur sort est aggravé par le froid hivernal.

Le HCR demande régulièrement en vain un cessez-le-feu et l’ouverture de corridors humanitaires qui permettraient aux civils de quitter la zone de conflit et aux travailleurs humanitaires d’acheminer de l’aide dans cette partie isolée du pays.
Les enfants et les femmes représentent 80% de la population déplacée et les plus vulnérables.
La région manque d’infrastructures de base et l’afflux de nouveaux venus est incessant.
Même avant les combats, le Yémen était le pays où la sécurité alimentaire est la pire du Moyen-Orient, alors que presque la moitié des enfants de moins de cinq ans sont mal nourris de façon chronique.

Le HCR appelle aussi les autorités saoudiennes à offrir un abri sûr et une assistance aux déplacés yéménites vulnérables qui pourraient chercher refuge de l’autre côté de la frontière. Mais plusieurs témoins disent que les réfugiés sont refoulés.
Pourtant le HCR a reçu fin septembre un accord formel des autorités saoudiennes pour mener une opération transfrontalière visant à apporter un soutien aux populations déplacées dans le nord du Yémen.
Le HCR a préparé du côté saoudien de la frontière des tentes, des matelas, des couvertures et d’autres articles d’aide pour plus de 2 000 personnes.

Cependant, pour répondre à l’appel publié par le HCR, le Royaume d’Arabie Saoudite a annoncé le versement d’un million de dollars pour l’assistance humanitaire aux déplacés yéménites.
Depuis 2007, le HCR a soutenu 100 000 personnes affectées par les combats dans le nord du Yémen.
Fin juillet déjà, avant le déclenchement majeur des hostilités le 11 août, les Nations Unies et les organisations humanitaires remarquaient que le nombre de personnes déplacées à cause du conflit de Saada avait augmenté depuis juin, en raison de la poursuite intermittente des combats.

Sources : Reuters, AFP, AP, ONU, IRIN

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