Une fondation pour protéger de l’oubli la culture des petites ethnies

AP – Cécile Brisson
Grand amateur d’art tribal, le collectionneur suisse Jean Paul Barbier-Mueller a un jour pris conscience que les oeuvres qu’il appréciait tant étaient parfois produites par des peuples dont on ignorait tout et dont la civilisation risquait de disparaître. Il a donc créé une fondation culturelle pour les étudier et les protéger de l’oubli.
Concrètement, cette fondation, qui sera présentée à la presse mardi au musée du quai Branly à Paris, financera chaque année deux enquêtes de terrain auprès de petites ethnies regroupant seulement quelques milliers de personnes. Le comité scientifique en a déjà identifié 14 en Afrique, trois en Inde, trois en Indonésie, une dans le nord de la Sibérie et deux ou trois en Amérique centrale et en Amazone.

En préparant des expositions pour les musées Barbier-Mueller de Genève (arts d’Afrique, d’Asie, d’Océanie) et de Barcelone (arts des Amériques), Jean Paul Barbier-Mueller a souvent entendu des ethnologues lui dire: « Ah vous savez, ça, c’est très intéressant parce que tel type de masque a été emprunté par la grande ethnie en question à des voisins qui sont un tout petit groupe. Et puis ce petit groupe, personne ne le connaît, personne n’a fait d’étude sur lui ».
« A la trois ou quatrième fois où on m’a fait ce genre de remarques, ça m’a fait dresser l’oreille », a-t-il raconté lors d’un entretien téléphonique accordé à l’Associated Press. « Je me suis rappelé la fameuse phrase du philosophe et écrivain africain Amadou Hampaté Bâ disant: ‘En Afrique, quand un vieux meurt, c’est une bibliothèque qui brûle' ».

Au sein des peuples sans écriture, les mythes se transmettent « oralement de génération en génération ». Or maintenant, « les jeunes veulent aller à la ville, ils veulent avoir un vélomoteur, ils ne veulent plus faire leurs rites initiatiques au cours desquels ils apprennent ces mythes fondateurs ».
« Heureusement dans les grandes ethnies, on a recueilli tout ça mais dans les petites ethnies, ça va disparaître et plus personne n’en aura la mémoire », s’inquiète Jean Paul Barbier-Mueller. « Je me sens si proche de tout être humain que la perte des croyances, du mode de vivre et de l’identité d’une ethnie fortement individualisée, que tout ça disparaisse, ça me rend littéralement malade ».

Grâce aux fonds d’un horloger suisse, la fondation a déjà financé deux enquêtes.
Alain-Michel Boyer a étudié les Wan de Côte d’Ivoire, qui ont prêté un concept de masques à cette grande ethnie voisine très connue que sont les Baule. « On a découvert que dans ce trio de masques, les trois masques ont des fonctions différentes et agissent de concert, chacun complétant l’autre », rapporte M. Barbier-Mueller.

Daniela Bognolo a, elle, étudié les Gan du Burkina Faso. « Vers 1990 ont commencé à apparaître sur le marché des objets en bronze représentant souvent des serpents », explique le collectionneur. « On a appris qu’en fait, c’étaient des bijoux qui servaient uniquement à des fins funéraires ». Lorsque leur roi meurt, les Gan déterrent les bijoux qui avaient été enterrés avec le souverain précédent et en créent des copies pour le roi récemment décédé en modifiant légèrement leur forme. Puis ils inhument les deux souverains, chacun avec ses bijoux de bronze.

Les futures enquêtes de terrain porteront sur les Nenets de Sibérie, sur les Toussian du Burkina Faso, dont les masques ont la particularité d’être constitués non d’une seule mais de plusieurs pièces de bois, ou encore sur les Batak Kalasan de Sumatra, qui incinèrent leurs morts alors que les autres groupes Batak les laissent se décharner une dizaine d’années pour n’enterrer que les os.
Chaque chercheur publiera un ouvrage et donnera une dizaine de conférences.
Le but, résume Jean Paul Barbier-Mueller, « c’est de lutter contre l’oubli ».
Sur le Net: http://www.fondation-culturelle-barbier-mueller.org

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