Derrière le soulèvement GenZ au Népal, l’Inde marque un point face à la Chine
Derrière le soulèvement GenZ au Népal, l’Inde marque un point face à la Chine

La révolution menée par la Gen Z
La Gen Z, c’est la Génération Z, ces jeunes nés entre 1997 et 2012, qui ont grandi avec le populaire manga One Piece, avec Internet et notamment les réseaux sociaux.
C’est vital pour eux, et hors de question de les bloquer !
Le mouvement apolitique de cette jeunesse devient mondial. Il réclame plus de justice, la fin des inégalités et la lutte contre la corruption et la pauvreté. Or, la GenZ considère que les autorités ne répondent pas aux besoins des populations.
Au Népal, ils ont renversé le gouvernement en septembre.
Premièrement, inspirés par la mobilisation de la Gen Z en Indonésie, ils manifestaient contre la corruption (le Gafi a ajouté en février le Népal à sa «liste grise»), les privilèges et les inégalités, alors que s’affichaient sur les réseaux sociaux le luxe dans lequel vit la jeunesse dorée de l’élite.
Mais ce qui a mis le feu aux poudres fut l’interdiction de 26 plateformes de réseaux sociaux le 4 septembre. S’ensuivirent des manifestations massives contre cette censure inacceptable.
Lorsque le Parlement fut pris d’assaut le 8 septembre, la police entreprit une répression brutale, faisant au moins 72 morts et des centaines de blessés.
Le gouvernement a ensuite décidé de rétablir les réseaux sociaux, promis une enquête sur les violences policières et le départ du Premier ministre Khadga Prasad Sharma Oli, qui est pro-chinois et fut quatre fois Premier ministre depuis 2015.
Mais la violence se déchaîna : les émeutiers incendièrent des bâtiments gouvernementaux, le Parlement, et des résidences de dirigeants. Des dizaines de bâtiments partirent en fumée. Ils ouvrirent aussi les prisons : 12.500 détenus sont dans la nature.
Puis l’armée se déploya, et après des consultations en ligne sur Discord, un consensus fut trouvé pour que le Président du Népal nomme comme Première ministre intérimaire Sushila Karki, ancienne juge en chef de la Cour suprême.
En 2 jours le gouvernement pro-chinois fut ainsi remplacé par un gouvernement perçu comme pro-indien, sous l’effet de la rue.
Cette crise est la plus meurtrière depuis l’abolition de la monarchie en 2008.
Finalement, les manifestants de mars-avril dernier ont en partie obtenu gain de cause, car ils réclamaient le retour d’un Etat hindou. Sushila Karki est hindoue. Mais ils voulaient aussi le retour de la monarchie, ce qu’ils n’ont pas obtenu.
L’eau du Népal attise les convoitises de l’Inde et de la Chine
Selon des scientifiques, le changement climatique a des effets dévastateurs au Népal.
D’une part, il cause des moussons plus dévastatrices, comme début octobre où il y eut une fois de plus en Asie du sud de nombreux morts et sinistrés en raison d’inondations et de glissements de terrain provoqués par les pluies.
A ce jour, on compte au Népal plus de 60 morts et des dégâts considérables.
Les catastrophes naturelles sont courantes dans la région pendant la saison des moussons, entre juin et septembre, mais le nombre des inondations et des glissements de terrain meurtriers a augmenté ces dernières années.
On accuse le changement climatique mais aussi les sols secs et l’urbanisation : en raison du bitume, l’eau ne peut plus s’infiltrer dans la terre.
Fin septembre 2024, de violentes inondations avaient fait au Népal au moins 238 morts et ravagé une grande partie du pays. Et des centaines de morts en Asie du Sud.
Autre drame pour le Népal, la quantité de neige diminue sur les sommets, alors que ce pays est un phare de l’alpinisme. Le précédent gouvernement a donc décidé en août de supprimer les coûts d’ascension pour 97 sommets montagneux, afin d’attirer les alpinistes vers des pics moins connus que l’Everest ou l’Annapurna et ainsi aider l’économie locale.
Pourquoi la fonte accrue des glaciers au Népal entraîne-t-elle une sécheresse ?
Cela semble paradoxal. La fonte des glaciers augmente le débit des rivières à court terme, mais le Népal ne stocke pas l’eau. Donc le pays connaît des inondations.
D’autre part, les faibles précipitations, la moindre quantité de neige et la sécheresse croissante assèchent les nappes phréatiques.
Cela a des conséquences sur l’agriculture et sur l’accès à l’eau des populations.
Des millions de personnes manquent d’eau potable, car dans les vastes chaînes de l’Himalaya et de l’Hindou Koush, les glaciers sont une source d’eau cruciale pour 240 millions de personnes dans les régions montagneuses, et pour 1,65 milliard d’autres personnes dans les vallées fluviales d’Asie du Sud et d’Asie du Sud-Est.
Evidemment, ces aléas climatiques ont aussi des conséquences sur l’hydroélectricité du Népal. Celle-ci dépend du débit des fleuves et rivières, alimentés par la fonte des neiges et glaciers et la mousson. Or, les glaciers alimentent 10 des systèmes fluviaux les plus importants du monde.
Le débit des fleuves connaît des pics, puis est au ralenti car la fonte annuelle est perturbée.
Le Népal est disputé par la Chine et l’Inde
Le Népal est coincé entre les deux géants asiatiques.
Son hydroélectricité intéresse l’Inde et la Chine. Alors que son potentiel est de 42 000 MW exploitables, il produit actuellement plus de 3200 MW d’énergie hydroélectrique, avec 200 nouvelles centrales en construction.
Mais il a besoin de financements extérieurs pour l’aider à les construire.
L’Inde y a tout intérêt, car elle importe de l’hydroélectricité du Népal. Elle aide à construire des centrales hydroélectriques, et aussi des centrales avec barrages à réservoirs, qui lui permettent de réguler les débits des fleuves, lesquels sont importants pour le Gange, qu’ils alimentent.
Il y a par exemple le Pancheshwar Multipurpose Project (5 040 MW), en cours de finalisation en 2025.
Traditionnellement, le Népal, enclavé par l’Himalay,a dépend de l’Inde, entre autres pour son approvisionnement en pétrole.
Jusqu’en 2018, il dépendait aussi des infrastructures indiennes au sujet de ses télécommunications, jusqu’à ce que la Chine connecte directement les télécommunications népalaises à son réseau via le Tibet.
La Chine renforce son emprise au Népal via les Nouvelles Routes de la Soie (“Belt and Road”, BRI en anglais).
C’est un vaste programme d’infrastructures au niveau mondial.
Le Népal y a adhéré en 2017.
Depuis 2017, la Chine investit des millions de dollars dans des projets au Népal, des centrales hydroélectriques aux routes et aéroports.
Et juste avant la révolution menée par la Gen Z, elle a investi près de 250 millions de dollars dans des projets d’hydroélectricité au Népal. La Chine exporte l’énergie vers son marché.
Mais comme d’autres pays, le Népal est menacé par le piège de la dette. Il faudra rembourser Pékin. Ces grands travaux sont généralement financés en contractant des prêts commerciaux avec la Chine.
Cependant, actuellement les projets stagnent en raison de dettes, de la corruption et de l’opposition indienne.
Le changement de gouvernement récent menace également les investissements de Pékin au Népal.
Notons que les manifestants protestaient également contre les accords hydroélectriques indiens, comme la cession de barrages en octobre 2025, dénonçant une perte de souveraineté.
L’Inde reste le principal partenaire commercial et énergétique du Népal.
L’influence de l’Inde diminue au Népal, mais peut revenir
Même si l’influence indienne reste dominante au Népal malgré la concurrence chinoise, l’ingérence de la Chine inquiète l’Inde, dont la mainmise diminue, et ce en général dans sa « zone d’influence » : le Bangladesh, le Népal, les Maldives et le Sri Lanka.
La Chine est clairement de plus en plus présente.
Pékin montre aussi sa puissance à travers l’éducation et le tourisme. Le mandarin est de plus en plus enseigné dans les écoles privées.
Comme de nombreux Chinois se rendent au Népal, connaître leur langue permet de stimuler le tourisme, le travail et le commerce avec la Chine.
Ils viennent pour plusieurs raisons : visiter annuellement Lumbini, le lieu de naissance de Bouddha, implanter des entreprises, faire du commerce.
Autre intérêt de connaître le mandarin, des Népalais peuvent obtenir des bourses pour étudier en Chine.
L’Inde et la Chine, qui sont rivaux, cherchent tous deux à étendre leur emprise sur le Népal.
L’Inde a des liens historiques profonds avec le Népal (culturels, religieux et migratoires).
Et elle craint que la Chine n’utilise le Népal pour encercler ses régions nord-est (comme l’Arunachal Pradesh, revendiqué par la Chine comme “Sud-Tibet”).
Au Népal, l’Inde soutient des partis pro-indiens afin de contrer l’influence chinoise sur les communistes népalais. Le Premier ministre qui vient d’être renversé était justement un communiste pro-chinois. Il est maintenant remplacé par une Première ministre perçue comme favorable à l’Inde, qui de surcroît, est hindoue.
Sushila Karki est opposée au “grignotage” du Népal par la Chine, à l’influence de plus en plus importante de Pékin.
Pour la Chine, le Népal est important, car ce pays borde le Tibet, une région sensible pour Pékin.
La Chine aime exercer au Népal une surveillance accrue afin de consolider son emprise sur le Tibet.
D’autant plus qu’un grand nombre de Tibétains sont réfugiés au Népal.
D’ailleurs, le Népal ayant peur de Pékin, les célébrations tibétaines sont réprimées à Katmandou ; il est maintenant interdit de célébrer la naissance du Dalaï lama. Le Népal arrête les célébrants pour le compte de la Chine.
Pékin construit routes et bases militaires pour sécuriser ses frontières. Pour être certain de bien contrôler la frontière, la Chine fait des petites incursions au Népal, y construisant des clôtures et des villages. En février 2022, le Népal avait accusé la Chine d’empiéter sur son territoire le long de la frontière commune des deux pays. Ce que Pékin a nié.
Mais l’Inde aussi le fait. En 2019, le gouvernement du nationaliste indien Modi a annexé une région du Népal en publiant nouvelle carte officielle qui incorpore un corridor népalais donnant accès au mont Kailash, lieu sacré de l’hindouisme.
Cela a déclenché la fureur de Katmandou.
Le Népal, un pays en proie à la pauvreté
Le Népal doit manœuvrer habilement entre les deux géants, alors que le pouvoir est maintenant plus tourné vers l’Inde, peut-être temporairement, en attendant les résultats des élections prévues en mars prochain.
Non seulement le pays est pauvre, mais les émeutes récentes n’ont rien arrangé, inquiétant les touristes qui ont ensuite annulé en masse leur venue.
Cela alors que le tourisme est une source majeure de revenus pour le Népal.
Les manifestations ont aussi fait perdre leurs emplois à des milliers de personnes.
D’autre part, plusieurs pays du Moyen-Orient, qui sont des destinations majeures pour des millions de travailleurs népalais, ont temporairement suspendu la délivrance de visas de visite et de permis de travail. Les flux ont maintenant repris, surtout à destination des Emirats arabes unis.
Cette migration majeure de travailleurs népalais est un grand drame de la pauvreté. Des centaines de milliers de personnes doivent travailler à l’étranger pour survivre et aider leurs familles restées au pays. Cet argent représente environ 1/4 du PIB du pays.
Au Népal, 20% des 15-25 ans sont au chômage, et plus des 3/4 de la main d’œuvre sont employés dans l’économie informelle.
La pauvreté est telle que même des femmes népalaises partent travailler comme domestiques à l’étranger.
Les conditions de travail sont ardues. L’on se rappelle notamment de l’exploitation et du travail forcé des ouvriers étrangers sur les chantiers qataris pour préparer la Coupe du monde 2022. Il y eut des morts.
Les agences de recrutement pullulent au Népal, avec l’approbation du gouvernement. Elles sont en lien avec les entreprises étrangères à la recherche de main-d’œuvre. Mais leurs services sont payants, et nombre de travailleurs népalais s’endettent pour profiter de leurs services. Bien sûr, il leur faut ensuite rembourser avec le salaire gagné à l’étranger.
Si l’Inde demeure la première destination des jeunes chômeurs, l’Occident attire aussi. A l’instar d’autres pays pauvres, le personnel soignant part massivement, notamment les infirmières. Par conséquent, le pays en manque, et est encore plus démuni que d’ordinaire en matière de santé.
Cela alors que seule 24,8 % de la population a accès à l’eau potable et qu’en résultent des problèmes sanitaires : des enfants meurent chaque jour de maladies liées à la mauvaise qualité de l’eau et au manque d’assainissement et d’hygiène.
Non seulement des milliers de personnes partent travailler à l’étranger, beaucoup dans des emplois manuels, mais aussi un grand nombre sont enrôlés par des armées étrangères.
Au Népal, c’est une tradition, notamment en Inde.
Environ 35 000 Népalais restent actuellement membres de l’armée indienne.
Moins glorieux, abusés par des fausses promesses de la Russie, certains sont morts sur le front ukrainien. Il leur est pourtant interdit de s’enrôler dans l’armée russe, le Népal soutenant l’Ukraine.
D’une façon générale, être militaire, même pour une armée étrangère, est prestigieux au Népal, et assure de bons revenus.
C’est un pays intrinsèquement pauvre, où une grande partie de la population est analphabète et où le système de la dot persiste : il faut beaucoup d’argent pour marier ses filles.
La Chine a trop investi au Népal pour s’effacer
La Chine a beaucoup investi au Népal, et il n’est pas sûr qu’elle se laisse faire par ce changement de gouvernement, désormais vu comme pro-indien. Surtout qu’elle ambitionne de construire un chemin de fer transhimalayen la reliant au Népal.
Des élections sont prévues en mars 2026, et il y a fort à parier que la Chine exercera une forte pression pour que pouvoir redevienne pro-chinois.
D’autre part, en tant que championne mondiale du “soft power” digital, elle pourrait essayer de déstabiliser l’Inde en manipulant les centaines de millions de jeunes de la Gen Z indienne, en proie au chômage de masse.