Sous les affrontements Kirghizistan – Tadjikistan, les tensions Turquie – Russie

Sous les affrontements Kirghizistan – Tadjikistan, les tensions Turquie – Russie

 

Des frontières contestées sources de tensions

 

D’une manière générale en Asie centrale, de larges portions de frontière n’ont pas été démarquées depuis la dislocation de l’URSS en 1991.

Ce flou provoque de fréquentes tensions ethniques accentuées par le combat pour la gestion de l’eau.

 

Au sujet des fortes tensions entre Kirghizistan et Tadjikistan, il faut justement noter 3 raisons principales :

 

  • Plus d’un tiers de la frontière kirghizo-tadjike est contesté, notamment autour de la fertile vallée de la Fergana également partagée avec l’Ouzbékistan.

 

  • Cela crée des problèmes d’accès à l’eau, de pâturage des animaux, de droits de douane…

 

  • Les deux pays s’opposent également d’un point de vue ethnique : les Kirghiz turcophones face aux Tadjik iranophones.

 

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La zone frontalière est sensible car elle est située sur les routes du trafic de drogue, de l’héroïne produite dans l’Afghanistan voisin.

On ne peut écarter un risque de conflit armé.

 

Dans ce conflit, la Russie, principale puissance régionale, propose sa médiation. Kirghizistan et Tadjikistan sont tous deux membres fondateurs de l’Organisation du traité de sécurité collective [OTSC].

 

Créée sur le modèle de l’Otan à l’initiative de la Russie, elle vise à garantir la sécurité de ses États membres et à maintenir la stabilité.

Les pays de l’ex-URSS sont courtisés par plusieurs puissances régionales.

 

En Asie centrale, la Chine dépense énormément d’argent pour investir dans les pays de la région.

Elle veut mettre en place ses mégaprojets d’infrastructure liés aux « Nouvelles routes de la Soie ».

 

 

Affrontements meurtriers et démesurés entre Kirghizistan et Tadjikistan

 

Plus d’un tiers de la frontière kirghizo-tadjike est contestée.

Il y a au Kirghizistan des enclaves tadjikes, et un conflit éclata fin avril au sujet de l’une d’entre elles.

 

Les combats eurent lieu autour de l’enclave tadjike de Voroukh, une zone montagneuse et très pauvre où les incidents sont réguliers mais n’avaient encore jamais atteint une telle intensité. L’emploi de moyens militaires importants de la part du Tadjikistan et la destruction de maisons kirghizes a surpris.

 

Au départ, les forces tadjikes ont voulu s’emparer d’un point de distribution d’eau.

Puis la situation a dégénéré.

Bilan des affrontements entre les 2 pays : au moins 40 tués, plus de 10.000 habitants évacués de la zone frontalière.

 

Finalement, le 1er mai, un cessez-le-feu a été signé. Mais cela reste un calme précaire.

Les 2 présidents doivent se rencontrer lors de la deuxième quinzaine de mai pour résoudre la situation pacifiquement.

 

La République Du Kyrgyzstan - Le Kirghizistan - Carte De Vecteur  Illustration de Vecteur - Illustration du géographique, vecteur: 85894351

 

Le Kirghizistan est de plus en plus autoritaire

 

Le Kirghizstan est connu pour être un pays corrompu et aux mains du crime organisé.

Cependant, les Kirghiz ont renversé trois présidents en 15 ans.

Le nouveau président est désormais le nationaliste Sadyr Japarov.

 

Il fut propulsé au pouvoir lors du soulèvement populaire d’octobre 2020 contre le président Soroonbaï Jeenbekov. Cela en raison d’élections législatives controversées

Puis il remporta largement l’élection présidentielle de janvier 2021.

 

Comme le fait chaque président kirghize, il a ensuite fait emprisonner ses opposants.

L’on craint une dérive autoritaire dans la seule démocratie d’Asie centrale, suite à un référendum en avril sur la nouvelle Constitution. Approuvé par les électeurs, il propose de renforcer le rôle du président aux dépens du Parlement.

 

 

Le nouveau président kirghize arrivera-t-il à ne pas être renversé ?

 

Le Kirghizstan est un pays pauvre et montagneux d’Asie centrale.

65 % de la population vit dans les campagnes.

Une grande partie de la richesse nationale provient de l’exploitation minière, aux mains de sociétés étrangères.

 

La mission du nouveau président est difficile, pour plusieurs raisons :

 

  • Ses déclarations passées appelaient à la nationalisation des mines et autres ressources naturelles, ce qui peut inquiéter les financiers étrangers

 

  • Le pays est pauvre, divisé, corrompu (notamment par la Chine) et difficile à gouverner

 

  • Un haut responsable kirghize a déclaré que le COVID pourrait avoir tué beaucoup plus que ce que l’on avait précédemment reconnu.

 

 

Le Kirghizstan aux prises de la dette chinoise

 

Comme de nombreux pays, le Kirghizstan a une importante dette envers la Chine.

De plus, Pékin a refusé à 3 reprises les demandes kirghizes de restructuration pour cause de récession due au Covid-19.

Au Kirghizstan, où la corruption par la Chine est endémique, la sinophobie est forte.

 

Le nouveau président promet de lutter contre la corruption et l’endettement chinois.

Mais la Chine est aussi présente à travers le vaccin contre le Covid-19, qu’elle offre au Kirghizstan.

 

Pékin est incontournable.

Cependant, le peuple Kirghiz s’oppose aux projets de « nouvelles routes de la soie » de Pékin en Asie centrale.

 

Il refuse l’arrivée massive de Chinois.

L’on a aussi vu plusieurs actes hostiles contre des Chinois vivant au Kirghizstan, et les entreprises chinoises y sont régulièrement la cible de rackets et de violences.

 

Mais en raison des importants prêts contractés auprès de la Chine, le Kirghizistan n’est pas en position de force face à Pékin.

Il a désormais le choix entre rendre leur argent aux créanciers chinois ou leur céder des territoires et des ressources naturelles.

 

Mais où trouver l’argent ?

Et si le Kirghizistan se faisait aider par d’autres pays, à part la Russie ?

L’on sait que le Qatar aide la Turquie, qui rencontre également des difficultés économiques. Qatar et Turquie sont alliés.

 

 

La Turquie veut renforcer son influence au Kirghizistan

 

Le Kirghizistan fait partie du Conseil turcique.

C’est une organisation regroupant tous les États turcophones à l’exception du Turkménistan, très attaché à sa politique de neutralité.

 

Isolée sur la scène internationale et fragilisée au plan intérieur, la Turquie est en quête de soutien.

En Asie centrale, le pouvoir turc affiche ses bonnes relations avec les pays de la région.

 

La Turquie a une présence au Kirghizistan, via l’université de Manas, dans la capitale.

Elle fut fondée par un accord entre la Turquie et le Kirghizstan.

Sans entrer dans les détails sur les enseignements, notons simplement que le Kirghizstan ne se laisse pas commander par la Turquie ; il reste attaché à sa souveraineté.

 

Est-ce que la Turquie essaiera d’aider militairement le Kirghizistan dans son conflit contre le Tadjikistan ?

Rappelons que le Tadjikistan est soutenu par 2 rivaux de la Turquie : la Russie et l’Iran.

Et que la Turquie a tendance, de part le monde, à s’opposer militairement à la Russie.

 

Le Kirghizistan tient à sa souveraineté et semble refuser de se fâcher avec la Russie, donc c’est loin d’être évident.

Mais face à ses immenses difficultés pour rembourser la dette contractée auprès de la Chine, il est possible que le cap change.

 

La Turquie tirerait de grands avantages d’une implantation au Kirghizistan.

Suite à son succès dans le Haut-Karabagh, elle a des ambitions en Asie centrale.

Elle veut y renforcer son influence, et créer une zone turcophone, des Balkans à l’Asie centrale.

 

D’un point de vue culturel, par exemple, elle souhaite une uniformisation des alphabets et des langues turques. Notamment le passage du cyrillique au latin.

Ce qui, naturellement, mécontente les Russes.

 

 

La Russie craint le rapprochement Turquie – Kirghizistan

 

La Russie tient à rester importante aux yeux du Kirghizistan. Moscou possède toujours une base militaire dans le pays, et le Kirghizistan fait partie de l’Union économique eurasiatique, qui est un concurrent direct de l’Union européenne UE.

Le Kirghizistan est un partenaire commercial important de la Russie.

 

D’autre part, la Russie reste la destination privilégiée de l’émigration kirghize : environ 600 000 ressortissants kirghizes travaillent en Russie.

Ces travailleurs envoient des fonds essentiels à leurs familles restées au pays.

 

Le nouveau président du Kirghizistan souhaite une bonne entente avec la Russie, et la Russie fait beaucoup d’efforts :

 

  • La Russie a annulé, en 2018, 240 millions de dollars de dette kirghize. Depuis une quinzaine d’années, la Russie a effacé environ 700 millions de dollars de dettes du Kirghizistan.

 

  • La Russie fera un don de 20 millions de dollars au Kirghizstan pour couvrir le déficit budgétaire. Le Kirghizistan a reçu des sommes considérables d’aide russe même depuis que Japarov est président.

 

  • Les investisseurs russes investissent 600 millions de dollars dans la 2e plus grande mine d’or du Kirghizstan. Un projet majeur pour la Russie et aussi pour soutenir financièrement le Kirghizistan, très affecté économiquement par le Covid-19.

 

  • En février, Vladimir Poutine est allé jusqu’à remercier le président kirghize d’avoir préservé le statut officiel du russe au Kirghizistan. Sans doute craint-il que sous l’impulsion du président Erdogan, le turc ne supplante un jour le russe.

 

  • Le président russe s’est engagé à offrir davantage de possibilités aux futurs travailleurs migrants du Kirghizstan d’étudier le russe.

 

 

Russie – Tadjikistan : une relation dominant – dominé

 

Le Tadjikistan est un pays autoritaire et fermé.

La Russie a une base militaire dans ce pays, et souhaite la renforcer à cause de l’Afghanistan.

 

Les Américains quittent l’Afghanistan et il est fort probable que les talibans gagnent en puissance.

Les liens entre la Russie et le Tadjikistan sont d’autant plus forts que des centaines de milliers de Tadjiks travaillant en Russie pour subvenir aux besoins de leurs familles.

 

En ce moment, la Russie met la pression sur le Tadjikistan afin qu’il adhère à son bloc commercial, l’Union économique eurasienne (UEE).

Le Tadjikistan souffre particulièrement des restrictions de circulation liés au Covid-19.

 

Cela empêche de nombreux Tadjiks de se rendre en Russie afin d’y travailler.

De plus, ils sont nombreux à avoir perdu leur emploi en Russie.

C’est d’autant plus difficile pour le Tadjikistan que les prix des produits de base ont beaucoup augmenté.

 

 

Le Tadjikistan se fait grignoter par la Chine

 

Comme au Kirghizistan, la Chine pratique la corruption des élites au Tadjikistan.

Un exemple récent : le gendre du président Rahmon a aidé une société chinoise à obtenir une licence d’exploitation d’une mine d’or.

 

D’ailleurs, 80 % de l’or extrait dans le pays l’est par des entreprises à capitaux chinois.

Le Tadjikistan est très endetté vis-à-vis de la Chine.

Afin de rembourser, il a d’abord cédé à la Chine 1 000 km² de son territoire en 2011, puis lui a cédé des concessions de mines d’or.

 

C’est à un tel point que durant l’été 2020, un article de la presse officielle chinoise affirmait que les montagnes du Pamir (est du Tadjikistan) appartenaient à la Chine.

Ce scénario effraie le Kirghizistan, lequel trouvera sans doute une solution pour garder intact son territoire, tout en remboursant ses créanciers chinois…

Sources: AFP, ONU, RFI, Eurasianet

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Anthony
Anthony
6 mois plus tôt

Très bonne analyse du conflit en Europe central, un plaisir de pouvoir la lire!

Ze_Ney
Ze_Ney
5 mois plus tôt

Incroyable article !

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